Et c’est à peu près tout. Quand on se balade au rayon dystopie de la bibliothèque ou de la librairie, on croise des ouvrages très divers. Sagas, aventures, drames… Rarement comédie. Oui, parler de futurs sombres, ça prête rarement à rire. Parmi tous ces bouquins, certains attirent l’attention par leur concept. Une dystopie, c’est souvent une version métastasée de notre société dont on aura grossi un trait. Quand je tombe sur Les Tout Puissants, je découvre la promesse d’une fable anticapitaliste. Chouette. Voyons ça.

Une société svastiquée
Dans un futur proche, des génies du marketing ont décidé de remettre la croix gammée au goût du jour. D’abord mal accueillie, cette initiative prend vite de l’ampleur. Au point que toutes les marques ajoutent un O dans leur nom pour pouvoir y placer une croix gammée dedans. Il y en a sur toutes les fringues, les montres, les voitures, les avions. Partout. Dans ce monde svastiqué, Lazare traîne son spleen. Perdu dans une société qu’il ne comprend pas, il commence à avoir d’étranges visions.

Mais il se passe un truc, sinon ?
Voilà. Je pourrais m’arrêter ici car le roman n’a aucun sens. Lazare est un abruti. Il a des pseudo visions dont on ne comprend pas le sens. On ne le comprendra pas plus à la fin. Il va à la FNAC-O, il se retrouve dans une manif. Ensuite, il a des visions et… voilà. Il y a un délire à un moment où il se masturbe et éjacule dans une rivière. Il rencontre une femme par la suite qu’il verra enceinte lors de visions et je suppose qu’il était sous-entendu qu’elle avait été fécondée à distance lors de cette scène. Elle-même souffrant des mêmes hallucinations. Y avait un délire un peu comme ça dans 1Q84. Sauf que 1Q84, c’était bien.

C’était quoi le propos, sinon ?
J’ai lu des critiques comparant Mirwais Ahmadzai à Kafka. Perso, ça m’a surtout fait penser à Bret Easton Ellis et ce n’est vraiment pas un compliment de ma part. Un personnage principal désagréable, qui se balade dans sa vie sans jamais rien capter, ça dans une boutique où l’on vend de la musique… Certes, Ahmadzai nous épargne les scènes de cul gênantes qui n’excitent que leur auteur mais j’ai terminé Les tout-puissants avec la même sensation qu’après un Easton Ellis : mais que voulait nous raconter l’auteur ?

Ce serait bien que le personnage comprenne un truc à un moment
Parce que le souci, c’est que Lazare ne comprend rien. Dans les dystopies, on suit souvent un personnage un peu déphasé qui va nous permettre de découvrir les rouages au fur et à mesure qu’il découvre les vices du système. Le meilleur exemple est Neo qui suit littéralement le lapin blanc pour comprendre la réalité du monde dans lequel il vit. C’est difficile de faire découvrir un univers à une audience sans créer de distorsions bizarres. Genre “mmm, ça fait deux cents ans qu’on est dans ce système et tout à coup, je m’étonne de la façon dont il fonctionne”. Je veux dire, si la France était une fiction dystopique, personne ne dirait “Ah, quelle drôle d’époque où on va voter une fois tous les cinq ans pour élire la personne qui va nous présider”. C’est certes maladroit mais au moins, on saisit le fonctionnement du système et pourquoi des personnes se dressent contre lui.

Tout ce qui pourrait être intéressant se passe en arrière-plan
Là, non. Tout au long du roman, Ahmadzai sème des indices sur un système à combattre ou une résistance, on ne sait trop. Il y a des mystères à résoudre. Sauf que… Bah, rien ne sert à rien. Lazare ne comprend rien et ne résoudra aucun mystère. A quoi servaient ses visions, les messages en morse ou approchant sur les ordinateurs de la FNAC-O ? Et bien on ne le saura pas. Qui sont les tout-puissants dont parle le titre ? On ne sait pas. Les pontes de l’ère numérique mais c’est nébuleux. Evidemment, on comprend le sous-texte. La critique de la “puissance du marketing” qui nous fait avaler n’importe quoi et tout le monde suit à partir du moment où on y voit son intérêt est limpide. Ca manque limite de subtilité. A la fin du roman, il semble qu’un coup d’Etat soit en train de se dérouler en France mais là aussi, c’est en arrière-plan, c’est vague. Donc le roman a l’air de suggérer que la réintégration progressive des swastikas serait pour préparer la société au retour du pire. Mais…

Soupirs du vieux mâle blanc
Rien ne prouve que c’est le fond de l’histoire. Oui, on croit comprendre qu’il y a une conspiration mais à nous d’écrire l’histoire, le spleen de Lazare qui n’aime pas la société dans laquelle il vit semble plus important à raconter. Et c’est précisément le souci de ce roman. C’est une énieme dystopie écrit par un vieux mâle blanc qui en profite pour nous arroser de sa condescendance et de son côté réac. Genre “tous des cons sauf moi”.

La fascisation est en route, oui
La fascisation de la société est indiscutable. Entre saluts nazis, patron d’une milice fasciste qui tue en toute impunité qui nous fait un cosplay de général allemand, c’est sibyllin. Et les derniers événements, déclarations prouvent que l’ultra-capitalisme se satisfait bien des gouvernements d’extrême-droite. Il n’y a qu’à voir le défilé de tous les CEOs américains qui se sont pointés tout sourire à l’investiture de Trump. Cependant, le basculement d’un peuple dans le fascisme ne se fait pas sur un seul logo, quel qu’il soit. C’est la conjugaison de plusieurs facteurs et pouvoirs. L’agitation des peurs qui trouvent des solutions dans de fausses solutions “toutes prêtes”. Qui passent en général par la hiérarchisation des habitants du pays et des lois liberticides mais hé, c’est le prix de la sécurité, paraît-il. Et évidemment, il y a toute la question du contrôle des médias et la création de medias undergrounds nourrissant certains feux.

Raconter une histoire ? Bof, non
Le roman tourne vaguement autour de ça. On y parle de Trump, “le président milliardaire blond”, il est vaguement question d’autoritarisme avec des références à un sécuritarisme né des attentats de 2015 et du confinement… Mais ce n’est pas clair. Le roman se contente de name-dropper tout un tas de marques pour y ajouter un O et nous partager les délires du vieux mâle persécuté. Oh non, on ne peut plus draguer les femmes car elles ont un dispositif spécial qui détectent les regards insistants parce qu’on ne peut plus les regarder ces grognasses. On a aussi droit à toute une considération sur les pistes cyclables qui ont rendu la circulation des voitures difficile. A la limite de lancer un “Hidalgo démission”. Dans un roman qui se présentait comme anticapitaliste, les complaintes réacs, je les avais pas anticipées, j’avoue.

La vie est bien dure pour ton héros
Ce n’est pas la première fois que je tombe sur une oeuvre dystopique écrite par un mec qui se sent menacé par une société qui ne le sacralise plus et qui nous pond une fiction pour chouiner tout en éclaboussant l’audience de sa condescendance. Et ça m’agace légèrement. Quand je vois la difficulté d’auteurices à être publiés et que je tombe sur ce genre d’ouvrages, je me questionne. Sur les 200 et quelques pages que compte ce roman, je ne retiens rien. Un vague concept qui pisse pas bien loin et un héros geignard. Non parce que si on compare au sort des femmes dans La Servante Écarlate, l’héroïne subit une privation totale de ses droits, sévices physiques et un viol mensuel. Lazare, il est triste de ne plus pouvoir regarder les filles et de voir moins de voitures. Ironique quand le roman met en scène deux collisions sans doute mortelles entre une voiture et un piéton…

Concept faiblard mieux exploité par ailleurs
Bref, une idée ne fait pas le roman et j’aimerais bien que le monde de l’édition varié un peu plus les voix en sortant un peu de la complainte du vieux blanc nostalgique d’un temps où il était seul au sommet de la pyramide. Si vous avez vraiment envie de découvrir une fiction qui met en scène le retour des nazis via la société de consommation, jetez vous sur Il est de retour. Caustique et très finement observé. Sinon, découvrez Iron Sky, un film débile et divertissant. Ou lisez Le reich de la Lune. Oui, ce sera mieux.


