Bug, quand une panne informatique bloque le monde

Et si un bug informatique effaçait toutes les données numériques ? Un point de départ intéressant pour une BD qui vire vite réac…

Pendant très longtemps, je n’ai pas été une grande consommatrice de BD. Puis j’ai emménagé à quelques minutes à pied de la bibliothèque municipale et depuis… Mais même si je ne lisais pas de BD, quelques noms m’étaient familiers. Manu Larcenet, Boulet, Pénélope Bagieu… oui, je lisais pas mal de blogs BD fut un temps. Et bien sûr Enki Bilal. Enki Bilal et son style si reconnaissable. Même quand il réalise un film comme Bunker Palace Hotel. Alors quand je tombe sur la série Bug à la bibliothèque, je n’hésite pas ! 

Bug d'Enki Bilal

L’histoire : en 2041, l’Humanité se repose totalement sur la technologie. Pour le travail, les déplacements mais aussi pour une humanité augmentée, pas mal d’Humains ayant adopté le transhumanisme. Mais c’est le bug. Un gigantesque bug qui met à l’arrêt toute cette technologie qui faisait avancer la société. En parallèle, dans l’espace, l’équipe de Kameron est victime d’un accident. Seul survivant, il se retrouve à posséder tout le savoir de l’Humanité, celui perdu lors du bug. Sur son visage, une étrange tâche bleue…

Bug d'Enki Bilal

Sur la tâche bleue, on va rapidement découvrir qu’il s’agit d’un extraterrestre mais cette partie-là ne m’intéresse pas beaucoup pour cet article donc je vais la laisser de côté. A noter que cette histoire de tâche bleue sert beaucoup l’esthétique de la BD, essentiellement dans des tons ocres et gris, ce bleu éclatant étant donc particulièrement remarquable. Concernant l’esthétique, puisqu’on en parle, c’est beau. Bilal nous gratifie de quelques fantaisies dont quelques engins volants et des immeubles végétalisés. Je regrette un peu que les personnages féminins se ressemblent autant, j’ai eu quelques bugs (…) en ne sachant pas laquelle était mise en scène parfois. Mais ça reste une très belle BD.

Gemma dans Bug

Revenons à l’aspect dystopique. Bug a tout d’un Ravage sur son synopsis : l’Humanité s’est totalement abandonnée à la technologie, celle-ci disparaît, que reste-t-il ? Un Ravage mais sauce XXIe siècle avec une bonne dose de transhumanisme donc puisque pas mal d’Humains se retrouvent en danger à cause d’implants qui ne leur sert plus à rien, voire les menacent. Par contre, si dans Ravage, le personnage principal trouvait que la catastrophe était une bonne occasion de repartir de zéro dans une société sans technologie, dans Bug, ce n’est pas du tout le sujet.

Quand la technologie bugge

Kameron étant rapatrié sur Terre, les actualités, diffusées sur de vieilles ondes hertziennes, font état de ce qu’il est : il a tout le savoir perdu. A partir de là, il devient le McGuffin de nombreux groupes qui agissent pour des motivations souvent peu humanistes. Avoir Kameron dans son camp, c’est avoir le pouvoir. Et dans un monde à reconstruire, chacun y voit une formidable opportunité. Faire de son héros le graal de factions diverses et variées est plutôt intéressant surtout que lui poursuit un autre but : celui de sauver sa fille, capturée par l’un des groupes qui aimerait bien récupérer le savoir de Kameron.

Tour Eiffel penchée

Puisque tout le monde veut Kameron, les trois premiers tomes vont avoir un rythme assez régulier. Kameron se déplace, il se fait capturer, discussions avec le groupe qui le tient captif, il s’échappe. Scène random sur le monde effondré. Kameron se déplace, il se fait capturer… La fin du tome 3 semble suggérer qu’on va enfin penser à autre chose, plus tourné vers le fameux Bug qui a pris possession de Kameron et j’ai envie de dire, “c’est pas trop tôt”. Parce que Bug est pour moi une leçon d’écriture… dans le sens “faut pas faire ça, les gens”.

Après l'effondrement

Le synopsis de départ est très alléchant et les premières planches sur le bug, notamment avec des personnages importants bloqués dans des machines volantes, assez sarcastiques. Ca s’annonçait bien. Sauf qu’Enki Bilal est devenu un sacré réac’. Barjavel l’était aussi dans Ravage mais de façon plus subtile. Déjà parce que son héros n’était pas confronté à quinze groupes aux sombres motivations devant lequel son personnage soupire “ohlala, vous êtes méprisables”. Déjà, quitte à écrire sur la fin de la technologie, il faudrait travailler un peu son sujet. J’ai du mal à comprendre l’univers que Bilal nous propose. Autant la télé passe par le réseau hertzien à l’ancienne, ok. Bon, curieux que tout le monde ait encore des appareils compatibles mais ok. Par contre, la technologie a disparu mais il y a encore des mails ? Bref, on sent un auteur pas très à l’aise avec ça.

Puis Bilal en profite pour nous asséner ses vérités de tonton ringard à travers la bouche de Kameron. Ah, cette humanité assistée et narcissique qui ne faisait plus rien de sa vie tant elle était fascinée par son propre reflet sur les réseaux sociaux. Qui refusait la vieillesse et la faiblesse en s’augmentant de partout. Ce sont des sujets intéressants, je dis pas. Mais traité avec toujours ce même prisme du “ah ben c’était mieux avant”, comment dire… et je vais passer sur les considérations politiques de type “le féminisme, ok mais le néo-féminisme où tous les hommes sont vos ennemis, c’est abusé” ou le formidable “je refuse de vous aider à libérer vos camarades wokistes”. Rien que l’utilisation du mot wokiste au premier degré situe parfaitement la ligne de l’auteur.

Immeuble autonome du futur

Le souci, ici, c’est que plus le récit avance, moins j’ai de sympathie pour Kameron. Et je suis, par ailleurs, très peu inquiète pour lui parce qu’au dixième kidnapping ou à peu près, je sais qu’il va s’en sortir parce que lui, il est plus intelligent. Parce qu’il a le savoir ? Non, plutôt que ceux d’en face, pétri de leur idéologie, sont plus cons. D’ailleurs, sur le côté omniscient, il y a quelques bugs, aussi. Par exemple, dans le tome 1, Kameron est capturé par l’émir de la Méditerranée et la femme qui l’accompagne lui fait un topo car cet émirat est né pendant que Kameron était dans l’espace. Mais… il est omniscient, d’où on a besoin de lui expliquer des choses ? Bref, on se retrouve à suivre un héros franchement méprisant qui passe son temps à soupirer sur ce qu’est devenu l’Humanité. Et ça ne donne pas vraiment envie de compatir à ses malheurs.

Regarder le monde s'effondrer

Bug m’a interrogée sur l’exercice d’écriture d’une dystopie ou d’un monde en cours d’effondrement. Le genre dystopique a pour but, normalement, de dénoncer des travers de notre société actuelle. Attention, si on laisse faire, voilà ce qu’il va se passer. Et il n’est pas rare qu’il y ait des traits un peu réac. Notamment dans les dystopies qui dénoncent les sociétés de pur divertissement. Je veux dire, en exagérant un peu, on pourrait résumer Fahrenheit 451 à “c’est triste, les gens ne lisent plus, ils regardent la télé”. On remplace “regardent la télé” par “passent leur temps sur leur téléphone” et on a mot pour mot le discours réac très à la mode des gens qui se sentent supérieurs parce qu’ils lisent des livres. Sauf que, personnellement, si je lis des livres, ce n’est pas parce que je suis supérieure intellectuellement. Juste que j’aime ça. Mais Fahrenheit 451 proposait tout de même une nuance à ça. Nuance qui n’est pas toujours comprise par ses ersatz. L’abrutissement du peuple n’a aucun intérêt narratif s’il ne sert pas un propos. Si c’est juste pour râler sur ses congénères, l’exercice va vite tourner en rond.

L'effondrement dans BUG
Passage : « ahlala, les gens ne savent plus écrire »

Bref, pour ma première lecture de Bilal, il semble que je ne sois pas partie sur la bonne série. Et je reste vraiment frustrée par cette mauvaise pioche car l’idée de départ était intéressante. Sauf que Bilal n’a pas une connaissance très étayée de la “technologie” et nous sert un univers confus dont la seule conclusion semble être “c’était mieux avant”. Un avant fantasmé, j’entends. Comme j’ai lu pas mal de critiques qui disaient en substance “c’est Nikopol en moins bien”, je sais ce que je vais mettre dans ma liste de lecture pour cet été… 

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