Ad Bestias, la dystopie in utéro

Dans Ad Bestias, la France est dirigée par un parti écolo-animaliste extrême. Les femmes doivent désormais porter des embryons d’animaux.

Ah, le corps des femmes, un sujet qui flatte l’imagination des auteurices de dystopie. Soit pour les déporter quand ils deviennent trop vieux, soit pour exploiter ceux qui sont fertiles. Il y a également un léger détour par les canons de beauté dans Uglies mais là, c’est pour tous les genres. Dans Ad Bestias de Francesca Sarah Toich, on va se préoccuper en particulier de l’utérus des femmes, chargé de repeupler la planète… d’animaux. Oh well.

Couverture d'Ad Bestias de Francesca Sarah Toich

L’histoire. Dans un futur relativement proche, un effondrement écologique a porté un parti écolo au pouvoir. Pas un gentil parti flower power. Un parti fondamentalement pour les animaux qui considèrent que les Humains sont des nuisibles. Evidemment, on glisse la tête la première en dictature et les femmes doivent désormais servir de génitrice pour tout un tas d’animaux. C’est la loterie : on vous implante des ovules fécondés et vous découvrez à la première échographie l’espèce que vous portez. Et pas de chance pour Maya, elle a été fécondée avec un embryon de rhinocéros blanc. Un espèce colossale donc ses chances de survie sont nulles. Elle va être suivie dans sa grossesse par Clément, un gynécologue désabusé.

(c) Domo

Bon, d’entrée de jeu, on voit les deux thèmes majeurs du roman : la soumission des corps, notamment féminins, à un régime autoritaire et la dictature écologique. Donc penchons-nous sur le premier sujet. Ah oui, les femmes inséminées de force, je connais, c’est La Servante Ecarlate. Bon, ici, pas de viol ritualisé, les femmes sont juste inséminées. On apprend que la plupart d’entre elles donnent naissance à de petites créatures comme des hamsters ou des lapins. Plié en quelques semaines. Mais de temps en temps, des animaux grandioses, parfois disparus, font une apparition. Je ne vais pas m’attarder sur le fait qu’on dispose d’embryons d’animaux disparus, on dira que c’est le point Jurassic Park. Donc les femmes sont priées de donner leur corps au pouvoir afin de réparer les erreurs de l’Humanité qui a éradiqué de nombreuses espèces. 

Principe d'une fecondation ex vivo

Globalement, la vie humaine n’a aucune valeur. Maya est condamnée et tout le monde est ok avec ça. Elle aura un traitement de faveur d’ici la fin de sa grossesse mais en dehors de ça… Plusieurs personnages vont mourir dans Ad Bestias, souvent en arrière-plan et très clairement… Ca ne fait réagir personne. Clément va commettre un meurtre totalement gratuit dans le premier tiers du roman. Réaction : “Oh… Après, on va pas pleurer pour un Humain de moins”. De la même façon, vers la fin du roman, il y a une sorte de grande fête et un personnage fanatique va se sacrifier sous les yeux de la foule. Qui va hausser les épaules et reprendre du champagne. 

C’est un peu le souci majeur que j’ai avec Ad bestias en premier ressenti. Ce n’est absolument pas crédible. Ca m’a fait penser à son total opposé : Cadavre Exquis d’Augustina Bazterrica. Pour rappel, dans cette dystopie, les animaux étaient atteints d’un virus mortel pour l’homme et l’industrie de la viande avait fini par survivre en se tournant vers la cannibalisation d’individus nés et élevés dans ce pur but. Et j’ai trouvé ça bien plus réaliste. Dans les deux cas, nous avons des décisions politiques post crash écologique. L’émotion est très forte, la rationalité absente, ok. Mais dans ce que j’observe aujourd’hui des réactions face au réchauffement climatique et la sixième extinction massive d’espèce que nous vivons, au présent, clairement, je crois plus en un pouvoir qui préfère manger des Humains que de se passer de viande qu’un groupe qui décide que les animaux sont plus importants que les Humains. Bien sûr, les dystopies grossissent le trait. On a bien des récits matriarcaux auxquels j’accepte de croire. Cependant, les récits matriarcaux sont souvent basés dans des univers imaginaires comme L’Empire des femmes ou après la mort massive des hommes comme Chroniques au pays des mères. Là, on parle de Paris dans un futur pas si lointain. Aucun signal ne me pousse à croire à cette histoire.

Climate first, banderoles d'activistes écologistes dans un stade

Passons sur la secte cathare, j’ai pas bien compris où l’autrice souhaitait aller avec ça. A noter qu’il y avait une secte également dans Cadavre Exquis, coïncidence amusante. De façon générale, le message est un peu confus. Clairement, il y a une volonté de dénoncer les autoritarismes. Clément pète littéralement un câble dans le roman et décide de faire subir des expériences à Maya. Sans rien lui dire mais officiellement, c’est pour la sauver. Dans le texte d’introduction, Francesca Sarah Touch évoque le Docteur Mengele. Vous savez, le médecin nazi connu pour avoir fait subir des opérations médicales extrêmes aux prisonniers des camps. Du coup, Clément, c’est pas vraiment un gentil, si ? Sans parler de ses tendances à tuer des gens et être extrêmement méprisant du monde qui l’entoure.

Homme méprisant

Clément est vraiment le maillon faible du roman. Maya subit les événements, on nous explique qu’elle est intelligente et c’est un peu dommage qu’elle meure. Mais bon, c’est la vie ! Francesca Sarah Toich fait tout pour qu’on s’attache à elle en insistant sur le fait qu’elle est vraiment victime d’un système injuste. Ok. Mais Clément… Présenté d’abord comme un gynéco plein d’empathie pour ses patientes condamnées et critique du système, il finit par totalement l’embrasser juste pour pouvoir faire sa petite expérience et se retrouver auréolé de gloire. Je passerai sur ses petits soucis de libido sans intérêt mais c’est vraiment un personnage que je n’ai pas apprécié. Vraiment pas. Parce que je ne le comprenais pas, malgré les nombreux chapitres consacrés à son point de vue.

Personnalité instable

Evidemment, je ne pouvais pas parler de Ad Bestias sans citer une autre oeuvre qui vous saute un peu au visage lors de la lecture : Rhinocéros de Ionesco. Il y a une part d’absurde dans Ad Bestias, notamment avec une histoire de vieille dame baleine. La science de Clément semble répondre plus à des besoins scénaristiques qu’à la réelle science. Mais après, on a accepté qu’une goutte de sang de dinosaure permet de recréer tout un bestiaire donc ok, passons. Dans Rhinocéros, une épidémie transforme les Humains en rhinocéros. Plus ou moins ce qui arrive à Maya qui devient littéralement monstrueuse, son poids double, littéralement. Rhinocéros dénonce la montée du totalitarisme favorisé par un certain conformisme qui fait taire les voix discordantes et favorise la mise en place de régimes totalitaires. A relire en 2026, tiens…

Rhinoceros xde Inoesco, mise en scène moderne

C’est purement ce que l’on observe dans ce roman. Plusieurs personnages sont très à l’aise avec le nouveau système. Notamment Alicia, la soeur très agaçante de Maya qui la jalouse parce qu’elle va avoir droit à des privilèges alors qu’elle n’est fécondée qu’avec des lapins. De même que la première femme fécondée par un animal monstrueux, un cheval, ayant survécu, devient une pure fanatique du régime. Et évidemment, il y a Clément, le gynéco ronchon qui, tout à coup, voit son intérêt dans le système, se sent un peu flatté du faible intérêt qu’une figure de pouvoir lui porte et embrasse totalement un régime qui le débectait. 

Je ne connaissais pas Francesca Sarah Toich avant de lire Ad Bestias et j’ai trouvé très peu d’informations en ligne sur le roman, sur ce qu’elle dénonce, à part les médecins nazis donc mon interprétation est très personnelle. En découvrant son Instagram, je vois que c’est une artiste très intéressée par la thématique des monstres, des masques… Les personnages féminins de Ad Bestias subissent effectivement des transformations physiques extrêmes. La cage thoracique de Maya doit être régulièrement agrandie pour lui permettre de mener sa grossesse à terme. Donc ce roman s’inscrit totalement dans cette vision un peu de transformation monstrueuse absurde. 

Une femme et un rhinocéros

Par contre, j’ai eu énormément de mal à rentrer dedans. Enfin, non. Rentrer dedans fut facile car on se concentre d’abord sur Maya. Mais plus Clément et sa personnalité instable prennent la place, plus j’ai soufflé. Et surtout, j’ai eu du mal à croire au système totalitaire qui m’était présenté. Même dans un univers absurde, même en acceptant que les dystopies aiment à grossir le trait. Même si j’ai aimé Jurassic Park. Parce qu’il aurait été plus simple de parler de stérilisation des femmes, en tant que femelles d’une espèce vue comme nuisible, et production à grande échelle d’animaux ex vivo. Tout simplement. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *