Le corps des femmes occupe une place particulière dans les dystopies. Parfois ventre à disposition, que faire d’elles quand elles ne peuvent plus remplir leur fonction première ? Dans les dystopies qui imaginent, sans mal, un monde mis à mal par les bouleversements climatiques, la question est loin d’être anodine. Penchons-nous donc sur Obsolète, un roman de Sophie Loubière.

Une Humanité en quête de reproduction
L’histoire. Au XXIIIe siècle, après un grand effondrement provoqué par le bouleversement climatique, l’Humanité s’est adaptée. Désormais, on fait attention à ses ressources et les communautés ont appris à vivre sous un soleil brûlant. Seul problème : la fertilité. Les mâles fertiles ne sont pas légion. Du coup, la société pivote et désormais, les femmes de plus de 45 ans sont priées de laisser la place à une épouse plus jeune pour les hommes ayant la chance d’être fertiles. Et que fait-on des femmes périmées ? Elles partent pour une contrée merveilleuse. Ou se font euthanasier pour servir de terreaux aux plantes, au choix.

Une histoire d’adaptation
Obsolète traite donc de plusieurs sujets. D’abord un thème que nous allons certainement croiser de plus en plus souvent dans les prochaines années : l’évolution de l’Humanité dans un environnement de plus en plus hostile. Dans ce roman, l’hostilité de la nature sert plus de toile de fond que de réel sujet. On sait qu’il y a des tempêtes, que le soleil est plus brûlant. Mais ça préoccupe les gens autant que nous actuellement. C’est juste une norme. Ca fait partie de leur quotidien.

Toujours cette nostalgie de notre temps présent
Oh, une dystopie qui ne vit pas dans la nostalgie du XX-XXIe siècle, période où vit l’auteurice ? Pas tout à fait. Le monde dans lequel évolue l’intrigue nous est présenté par le biais de cours d’histoire. En soi, pourquoi pas, les cours sont toujours une bonne façon d’expliquer une évolution, un fait. On l’a encore vu récemment dans Projet Hail Mary. Cependant, si on en apprend un peu plus sur le grand effondrement, on en est encore à se comparer à l’Humanité du début du XXIe siècle. Les enfants se disent : “ohlala, tous ces inconscients qui consommaient plus de ressources qu’ils ne pouvaient en produire”. Evidemment que les dystopies servent à critiquer un comportement inhérent à nos sociétés. Mais ça donne la sensation qu’en deux siècles, finalement, il ne s’est pas passé grand chose.

La fertilité pour seul horizon
Obsolète a l’air également de se reposer sur une question biologique. Une question réelle : pourquoi les Humaines ménopausées ne meurent pas. L’Humain, en tant qu’animal, dispose de deux particularités majeures : ses petits sont juvéniles très longtemps et les femmes qui ne sont plus fertiles survivent à la fin de leur fertilité. Sophie Loubière pose donc la question : dans une société où chaque ressource est calculée et où le repeuplement est un enjeu majeur, que faire de ces femmes ? Dans un premier temps, la polygamie est promulguée mais les vieilles épouses vivant relativement mal de partager leur maison avec une jeunette, on leur réserve une zone merveilleuse rien qu’à elles, un paradis avant l’heure.

Retraite méritée ou abattoir ?
Et c’est là toute l’idée ingénieuse de ce roman. Sophie Loubière a écrit une dystopie sur la “ferme magique” où partent les animaux un peu vieux. Ici, cependant, le mystère autour de ces femmes “retirées” est opaque. Le jour de leur retirement, une voiture autonome vient les chercher, elles prennent le train puis c’est terminé. On n’a plus jamais de nouvelles d’elles. La légende racontent qu’elles vivent tellement leur meilleure vie qu’elles en oublient leur famille. Le roman nous raconte notamment le retrait de Rachel, coiffeuse de son état, qui apprend son retirement et le vit avec une certaine angoisse. Déjà parce que ses parents sont persuadés que le retirement n’est pas une grand fête mais plutôt un aller direct vers un abattoir quelconque. Le père de Rachel est en effet un couturier qui réalise de belles robes pour le jour du retirement. Régulièrement, on lui renvoie ses créations et il y découvre, caché dans des replis, des souvenirs que les femmes ont emportés avec elles comme des photos de leurs enfants. Quelle femme abandonnerait ce type d’objet ? La mère de Rachel, persuadée que les femmes en retirement étaient exécutées, choisit l’euthanasie et devient terreau pour une verveine citronnelle.

Comment célébrer un départ définitif ?
Le roman oppose ainsi le pragmatisme d’une société qui essaie de se relever tant bien que mal d’un grand effondrement et les sentiments humains. Dans le roman, Rachel est appelée en même temps que deux de ses meilleures amies. Elles organisent donc une fête incroyable pour célébrer leur départ. Mais derrière les rires et le bonheur d’être ensemble se cache le drame de la séparation. Entre époux ou épouses mais aussi pour les enfants, se préparant à se retrouver orphelins de mère. Il y a aussi les histoires qui n’ont pas existées en tant que telles. Rachel fait ainsi battre le coeur de John, accessoirement mari de sa meilleure amie. On sent qu’il aurait pu y avoir quelque chose entre eux mais Rachel doit partir et John se retrouve à devoir se cacher pour l’apercevoir une dernière fois quand elle monte dans la voiture autonome. Les familles sont déchirées, les communautés secouées par tous ces départs.

Une société économe en énergie mais qui tourne avec une IA ?
A propos de voiture autonome, parlons rapidement de technologie car c’est ici que le bât blesse, pour moi. Le roman nous dépeint une société très avare en ressources. On a, par exemple, un paragraphe sur l’hérésie que représentaient les mails en terme écologique. Pourquoi pas. Sauf que… Dans cette société futuriste, nous avons une IA omniprésente, Maya. Mmm. Dans une société obsédée par son empreinte carbone, une IA, vraiment ? Le genre d’IA Siri que l’on peut interroger à tout moment. Nous avons également une armée de drones mais surtout… du porno immersif. Hein ? En début de roman, John nous est présenté en train de lancer une simulation de porno personnalisée avec un casque virtuel. Alors, sans vouloir minimiser les “besoins” érotiques masculins, il me semble qu’une société qui trouve que les mails sont une aberration écologique verrait d’un mauvais oeil une personne qui utilise des ressources pour se palucher. Surtout dans une société autant tournée vers sa reproduction.

Une vraie fausse utopie
Obsolète est plutôt du genre fausse utopie et emprunte certains éléments aux classiques du genre. Tout comme Un bonheur insoutenable ou Le passeur, la durée de vie des Humains semble limitée, qu’ils en soient conscients ou non. On y trouve également l’idée d’un bracelet qui inhibe les émotions, un peu comme dans THX1138, également. Ici, c’est moins violent que dans les fausses utopies pré-citées, on est plus sur de l’anxiolytique sur commande. Ce qui expliquerait notamment la détente de certaines femmes vis-à-vis de leur retirement. Et évidemment, on retombe sur la question de la fertilité mise à mal par les bouleversements écologiques avec la prolifération de perturbateurs endocriniens comme dans La servante écarlate ou Chroniques au pays des mères où nous avions une surpopulation féminine, également.

Une société inégalitaire entre les genres
Pour finir, sur un sujet un peu plus genré, Obsolète nous propose toute une réflexion sur la perception de la différence de traitements entre les hommes et les femmes. Je n’en ai pas parlé mais le roman nous raconte également une enquête policière car trois petites filles ont été assassinées. On a donc plusieurs passages où des enfants dissertent sur la mort de leurs camarades et on découvre que la différence de traitement entre hommes et femmes suscite pas mal d’interrogations chez eux. Alors qu’en tant que lecteurices, nous trouvons le sort des femmes potentiellement peu enviables puisqu’on ne sait pas ce que cache le retirement, les jeunes garçons se sentent inférieurs aux filles car ils n’ont pas ce privilège d’une fin de vie dorée.

Un parti-pris intéressant
Globalement, j’ai apprécié lire Obsolète, malgré ma réserve sur l’aspect technologique de cette société. Les histoires à suspense que sont l’enquête autour de la mort des petites filles ou la mort de la jeune soeur de Rachel quand elle était enfant ne font pas forcément mouche. Ca ajoute un peu d’épaisseur mais on est surtout curieux d’en savoir plus sur le fameux retirement puisque Rachel nous amène avec elle dans la voiture autonome, le train… Un roman qui se lit facilement et que j’encourage à découvrir. Une autre réflexion sur le sort des femmes en tant de crise.



