L’empire des femmes, la dystopie matriarcale

Dans l’empire des femmes, Cassandre Lambert imagine une société matriarcale… à l’extrême. Dans un décor Grèce antique. Et pourquoi pas ?

Récemment, j’ai lu plusieurs dystopies sur la place des femmes dans la société, j’annonce donc une série sur le sujet. Et nous commençons avec une oeuvre récente, L’Empire des femmes de Cassandre Lambert. Comme son nom l’indique, nous allons parler d’une société matriarcale mais à un niveau très élevé. Genre les hommes ont à peine droit de cité. Le tout dans une ambiance Grèce Antique, pas déplaisant.

L'Empire des femmes de Cassandre Lambert

L’histoire. Adona vient d’avoir 18 ans et est une fière citoyenne de Sapentia. En théorie, elle doit s’inscrire au tournoi de la fertilité, grand raout annuel organisé par une sommité de la ville, Eudoxie Kanatos. La mère d’Adona. Alors que la jeune femme tente d’esquiver ses obligations, sa mère l’inscrit de force. Voici donc Adona obligée d’assister aux jeux de la fertilité.

Les jeux du cirque dans l'Antiquité

Fête qui consiste, pour les jeunes femmes, à regarder des hommes s’entretuer dans l’arène et choisir un reproducteur parmi les survivants. Les hommes, dans cette réalité, sont soit cantonnés sur une île au large de la cité, soit réduits à des fonctions subalternes. Souvent des anciens reproducteurs reconvertis en semi-esclaves. On a aussi les oncles, des messieurs chargés de l’éducation des garçons… Qu’on émascule et que l’on marque au fer rouge sur le front lors de leur ordination. Des pratiques fort sympathiques, donc. Adona est l’une des rares jeunes filles à avoir un peu d’empathie pour les hommes. Un, en particulier : Adonis, son frère jumeau. Voué à devenir un oncle. 

Société matriarcale

Pour ces jeux de la fertilité, Nikos et Elios, deux hommes vivant sur l’île de Teneros, s’inscrivent pour participer. Mais ce ne sont pas des participants ordinaires : leur mission est d’être choisis comme reproducteurs pour soutenir un mouvement de résistance un peu secret. D’ailleurs, c’est Elios qui est en charge de séduire Adona. Ce qui n’est pas évident vu qu’Elios n’est pas vraiment un séducteur né. Contrairement à Nikos, son camarade, qui s’attire rapidement les faveurs de Cyrène, la meilleure amie d’Adona. 

Gladiateurs sexy

A ce stade, vous vous doutez qu’il va y avoir de la romance, je ne traiterai pas ce sujet-là car il ne m’intéresse pas pour ma chronique. Je vais évacuer aussi l’ambiance Grèce Antique, je n’ai pas grand chose à dire dessus, si ce n’est que j’ai bien aimé ce décor. On va se pencher plus particulièrement sur le système matriarcal mis en place, une mise en miroir de notre société patriarcale mais version hardcore. Pour créer son univers, l’autrice Cassandre Lambert a pas mal étudié d’écrits sur la féminité, essentiellement des écrits misogynes, et les a tout simplement retournés. Les hommes, renvoyés à leur nature d’homme, deviennent des créatures violentes, indisciplinables et enclines à commettre le pire. Les femmes ne sont pas en sécurité avec eux, d’où leur déportation sur une île lointaine ou leur émasculation. Des êtres renvoyés à leur biologie ? Mmm, ça me parle.

Fight club

Un peu manichéen ? Oui, efficace pour faire passer le message. Mais en parallèle, on voit des effets de bords qui ne sont pas inintéressants. La société étant dépouillée des hommes, les femmes ont plus de possibilités quant à leur destinée. Mères, oui, c’est le but des jeux de la fertilité mais être mère n’est pas un destin en soi. Les femmes occupent différentes fonctions. Politiques, économiques mais aussi guerrières. Elles sont puissantes physiquement parlant. Elles encadrent, par exemple, les participants aux jeux de la fertilité et n’hésitent pas à les battre s’ils se comportent mal. Les hommes semblent par ailleurs plutôt sous alimentés à Teneros puis pendant les jeux de la fertilité, ce qui pourrait expliquer leur moindre puissance physique.

Amazones

Evidemment, toutes les lois qui ont réduites les femmes à des sous-citoyennes pendant des siècles sont reprises ici puisque les hommes n’ont tout simplement aucun droit. D’ailleurs, rien de tel n’est envisagé. Si la politique est assez peu abordée dans le roman, tout n’est histoire que de femme et il n’est à aucun moment d’y intégrer un homme. Le seul pouvoir vaguement masculin est le Conseil des Oncles qui ne sert pas à grand chose. Quelques hommes arrivent à avoir des postes un peu privilégiés comme le laniste Julio, ancien reproducteur qui aide les participants aux jeux à combattre. L’inversion des normes poussent également les femmes à célébrer les premières règles des jeunes filles, leur puberté leur conférant quelques droits supplémentaires, comme on le voit avec Asha, la soeur d’Adona.

Une couronne de fleurs

Evidemment, qui dit système inégalitaire dit résistance. On sait dès le début du roman que quelque chose se trame grâce aux personnages de Nikos et Elios mais on découvrira leur plan en toute fin de roman. La résistance en tant que telle est plus détaillée dans le deuxième tome donc je ne révèlerai rien mais sachez que tout le monde n’est pas favorable à ce système. Notamment parce que, parfois, les femmes tombent amoureuses d’hommes, généralement leur reproducteur. Elles sont pourtant élevées dans la détestation des hommes. L’acte reproductif est lui-même très codifié et ne semble pas particulièrement tourné vers les plaisirs. Cependant, certains reproducteurs ont réussi à toucher le coeur de leur partenaire, ce qui suscite quelques envies de remettre de l’égalité dans cette société strictement matriarcale.

Conspiration

Alors, oui, on pourrait trouver le propos un peu trop radical. Cassandre Lambert a voulu renverser le patriarcat et lui grossir les traits pour montrer qu’une société basée sur l’essentialisation des genres n’a pas de sens et ne peut pas amener à l’épanouissement général. Là où je suis un peu plus embêtée, c’est que cette société, Sapentia, n’est pas le négatif de notre société patriarcale mais plutôt de The handmaid’s tales. Ce qui nuit pas mal à son propos. Les femmes ont des droits dans notre société, le patriarcat des sociétés occidentales est un peu plus subtil que ça. Par ailleurs, le mouvement de libération des hommes s’appelle le masculinisme. Alors je comprends que, là aussi, le nom vient d’une simple inversion du féminisme sauf que quand on voit ce que prône le masculinisme actuellement, je suis mal à l’aise à l’idée de le mettre pied à pied avec le féminisme. J’ai conscience qu’il s’agit surtout d’une maladresse d’écriture mais ça m’a pas mal fait grincer des dents.

Donc au global, que fait-on de cette duologie. J’ai envie de vous inviter à la lire. Déjà parce que ça se lit bien. Oui, la relation entre Adona et Elios ne vous étonnera pas et Sapentia est un peu trop manichéenne. Après, j’avais plus ou moins formulé le moindre proche au Pouvoir de Naomi Alderman que j’avais apprécié. Mais franchement, il reste des propos intéressants et j’avoue que j’ai été séduite par l’ambiance grecque antique. Je veux dire, l’idée de parler d’une société de type amazones avec ses institutions, pourquoi pas ? En prime, les héroïnes, Adona et Cyrène, ne sont pas de jeunes cruches qui découvrent la vie. Elles sont plutôt actives. Même Cyrène, présentée initialement comme pur produit de Sapentia. On rentre bien dans l’histoire, le style d’écriture est fluide donc pourquoi ne pas céder aux sirènes d’une des rares dystopies matriarcales ?

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