Une dystopie feel good ? Aurais-je perdu la raison ? Et pourtant… Vous n’avez pas pu passer au travers du carton Project Hail Mary dans lequel Ryan Gosling est perdu dans l’espace, en pleine mission kamikaze pour sauver la Terre. Mmm, notre planète qui se meurt, un héros condamné de facto… Dis comme ça, ça ne sonne pas très joyeux. Mais Project Hail Mary arrive à distiller des instants de pure magie qui vous allègent le cœur. Et en ces temps troublés, ça fait du bien.

Une bactérie attaque le soleil !
L’histoire. Une scientifique a découvert une étrange ligne infrarouge qui relie Venus au soleil. Un vaisseau est dépêché pour faire des prélèvements sur cette mystérieuse ligne. Surprise : il s’agit d’organismes vivants. Des organismes qui grignotent peu à peu le soleil. On les appelle les astrophages. Le soleil va donc d’affaiblir et la planète violemment se refroidir d’ici une trentaine d’années.

Un amnésique dans l’espace
Rylan Grace se réveille au coeur d’un vaisseau spatial, atteint d’amnésie partielle. Ses deux coéquipiers sont morts. Il va peu à peu recouvrir la mémoire et comprendre sa mission : aller découvrir pourquoi une étoile, pourtant attaquée par les astrophages comme toutes les étoiles, ne faiblit pas. Il comprend aussi que son voyage est sans retour…

Si vous l’avez pas vu, ne vous laissez pas spoiler
Avant de poursuivre, je dois souligner deux choses. Un : si vous n’avez pas encore vu le film et que vous avez échappé à la bande-annonce, quittez cet article. J’ai réussi à voir le film sans connaître le premier twist grâce à Écran Large dont le chroniqueur, Mathieu, se désolait qu’il soit dévoilé dans la bande-annonce. Et vraiment, se laisser guider dans un film sans attendre un rebondissement spécifique qui arrive quand même au bout du premier tiers, c’est ça qu’on veut. L’autre point que je voulais souligner avant que vous ne quittiez cet article : allez voir Project Hail Mary. Ça fait longtemps que je n’étais pas sortie d’une salle de cinéma d’aussi bonne humeur.

Une IA pas si intelligente
Donc analysons un peu Project Hail Mary. On pourrait déjà noter que niveau dystopie, c’est léger. Mais on va retrouver quelques ingrédients souvent présents dans les oeuvres dystopiques. La particularité, cependant, c’est qu’elles sont un peu utilisées à contre-pied. Par exemple, l’intelligence artificielle. Dans la première scène, Rylan est réveillé par un robot qui lui parle et lui donne des consignes qu’il ne suit pas, désorienté. N’ayant vu aucune bande-annonce, je vois arriver le trope de l’homme isolé dans l’espace et qui dialogue avec son intelligence artificielle. Un peu la version positive de 2001, Odyssée de l’espace. On avait ça aussi au début de la Révolution Bleue. Mais pas du tout. Ici, le vaisseau dispose effectivement de commandes vocales mais reste assez limité. C’est Siri, quoi. Des réponses pragmatiques et terre-à-terre. Une incapacité à suivre une conversation plein d’émotion. Une voix froide, factuelle. Ca détonne avec toutes les fictions qui nous font douter de l’humanité de systèmes robotiques.

Un héros pas bien motivé à l’idée de se sacrifier
Autre cliché battu en brèche : le héros sacrificiel, figure très présente dans le cinéma américain. Ici, Rylan se retrouve dans un vaisseau, il ne sait comment, et comprend qu’il est condamné à mourir seul, le voyage retour vers la Terre étant impossible. Et bien à ce moment-là, sa mission ne lui paraît pas cruciale. Certes, il ne s’en souvient pas immédiatement mais on sent que lui, l’idée de mourir pour sauver la Terre, ça ne le branche pas du tout. C’est clairement explicité plus tard dans le film. Il va se résigner à accomplir sa mission parce qu’il va trouver un acolyte. On a vu mieux comme sauveur de l’Humanité.

De la « pas si hard » science
La technologie, parlons-en. Project Hail Mary d’Andy Weir est souvent classé dans le genre “hard science” mais je pense qu’il faut nuancer. Effectivement, l’auteur, sont j’avais déjà parlé pour son roman Artemis, ne s’autorise pas toutes les fantaisies au nom de la fiction. S’il invente ici les astrophages, son propos reste plausible et les débats entre scientifiques qui émaillent le récit reposent sur des bases solides. Là où je modère le “hard science”, c’est qu’il n’en fait pas trop dessus. Comparé à Liu Cixin, pape du genre notamment avec son problème à trois corps, qui nous fait régulièrement des exposés sur la physique quantique, les quarks ou je ne sais quoi. Il faut s’accrocher pour ne pas perdre le fil. Andy Weir s’applique à livrer des récits scientifiquement crédibles sans trop en faire. Ce n’est sans doute pas un hasard si Rylan Grace est professeur de science au lycée et que toute l’intrigue autour de la découverte des astrophages nous est présentée à travers un de ses cours.

Une science en marche accélérée
Ici, la technologie est présentée comme une solution à la fin programmée de l’Humanité. Paradoxalement, les astrophages, menace ultime pour l’humanité, représentent aussi son meilleur espoir puisqu’ils peuvent être utilisés comme carburant pour permettre au vaisseau de se déplacer quasiment à la vitesse de la lumière. Les astronautes embarqués pourront ainsi atteindre plus vite le système de Tau et découvrir pourquoi le soleil de ce système ne s’épuise pas. Une bonne partie du film nous raconte les recherches de Rylan, répondant peu à peu certaines questions. Notamment : comment a-t-il pu partir aussi vite, aussi loin ? Et pourquoi il ne peut pas revenir par le même moyen ? Par moment, il y avait un peu une ambiance For all mankind avec une science dédiée à l’exploration spatiale.

L’Humain en sait si peu
Autre élément important : la méconnaissance de l’Humain. Si cette mission suicide, rendue possible grâce à l’exploitation des astrophages, est le seul espoir de l’Humanité pour s’en sortir, le récit souligne à plusieurs reprises la limite des connaissances humaines. D’abord avec le fonctionnement des astrophages. Rylan est engagé car il avait soutenu la thèse qu’une vie pouvait être possible sans oxygène, ce qui semblait correspondre aux astrophages. La connaissance des astrophages progresse notamment grâce à des maladresses de Rylan. Enfin, sa rencontre avec Rocky va lui faire découvrir que certains éléments gazeux peuvent devenir solides. Et la présomption typiquement humaine peut avoir de potentielles graves conséquences. Certaines solutions ne sont pas pérennes.

Un side kick sans design mignon
Rocky, parlons-en. Le fameux twist balancé par la bande-annonce, sans doute perçu comme un argument marketing comme le fut BB8 sur la postlogie Star Wars. A noter que Project Hail Mary a le courage de nous proposer un protagoniste sans visage et sans rondeurs kawaii. Rocky est l’enfant qu’aurait eu un crabe et un rocher. Et personnellement, les gros crabes me terrifient un peu. Il n’y a aucune volonté d’humaniser Rocky, du moins dans son design. L’écriture doit donc redoubler d’effort pour nous permettre d’avoir de l’empathie pour lui. Et ça marche. Vraiment, on se prend à plusieurs reprises d’avoir peur pour lui et d’avoir l’oeil humide quand il est gravement blessé. Le seul autre film à avoir réussi à me donner un peu de sympathie pour des cailloux, c’était Everything, Everywhere, all at once.

Deux scientifiques qui communiquent
Rocky n’est pas un gadget puisqu’il arrive non seulement avec une technologie qui rappelle à Rylan que l’Humain ne sait pas tout, mais aussi avec un langage. Les deux scientifiques vont peu à peu apprendre à communiquer. Un air de The Arrival ici mais en plus joyeux. Car oui, Project Hail Mary parle certes de sauver l’Humanité mais c’est avant tout une histoire d’amitié. Ce qui donne toute sa légèreté au film. La dynamique entre Rocky et Rylan nous offre de bons moments de comédie et leur apprentissage de la langue de l’autre leur permet, justement, d’expliquer des concepts nous éclairant sur les us et coutumes de chaque planète. Si Rocky n’est physiquement pas humanoïde, il partage cependant la même psyché que celle des Humains. Notamment sur l’empathie, l’altruisme et la solitude.

Une Humanité qui ne pourra pas s’entendre pour survivre
Finalement, la seule partie réellement dystopique concerne la nécessité de trouver une solution, et donc d’envoyer la mission suicide, car les peuples ne collaboreront jamais pour survivre au refroidissement. Alors que le film nous montre une équipe de scientifiques qui viennent du monde entier, la vision d’une Humanité qui lutte pour sa survie devient vite très pessimiste. C’est un peu le propre des fictions post apocalyptique où l’homme devient un loup pour l’homme. 100% le propos de The walking dead où on réalise très vite que le vrai danger, ce ne sont pas les zombies…

Une pépite comme on veut en voir plus
Bref, un beau film sur l’amitié avant tout avec un Ryan Gosling impeccable. Un scénario qui en tombe pas dans l’écueil de créer une romance entre le héros et le seul personnage féminin clairement identifiable. Et s’il y a peu de personnages féminins, c’est surtout qu’il y a peu de personnages tout court. L’humour est plutôt bien dosé, les personnages ne parlent pas en punchlines. Et il y a vraiment des scènes incroyables, notamment celle où Rylan sort dans l’espace faire un prélèvement d’astrophages. Et j’ai adoré le design des vaisseaux, notamment celui de Rocky. Évidemment, il y a quelques petits bémols. Je vous renvoie à la critique faite par le capitaine du Nexus VI, je l’ai trouvée très juste. Mais on s’en fout que ce ne soit pas parfait. Ça reste un très bon space opera, c’est drôle sans être lourdingue, on ressent des émotions. Un film à aller voir parce qu’on en veut plus des comme ça.


