Je trouve toujours que le format dystopique, ou utopique, est un excellent miroir tendu à la face d’une société. Selon le sujet abordé, on peut y lire certaines préoccupations sociétales. Ponctuellement, on va avoir des mondes post bombe atomique, des régimes autoritaires basés sur l’hypersurveillance ou l’abrutissement des masses. Depuis quelques années, on a le triptyque : IA robotique – effondrement climatique – épidémies. Puis des phénomènes plus ponctuels comme le clonage, rapidement disparu des cadres parce que ça n’a pas pissé bien loin. Et dans le genre qui en dit long sur sa société, je vous présente l’anthologie Tomorrow and I.

Un oeil sur la société thaïlandaise
Il est toujours difficile d’écrire sur une anthologie puisque chaque épisode correspond à un univers à part entière. J’aurais pu consacrer un article par épisode puisque les thèmes abordés sont très différents. On va parler de résurrection, de prostitution, de bouddhisme et d’effondrement climatique. Ces thématiques vont refléter quatre pans bien particuliers de la société thaïlandaise. Chaque épisode durant plus d’une heure, on est sur du moyen-métrage. Je vous propose donc ce premier article qui sera consacré aux trois premiers épisodes et je garde le quatrième pour Noël. Parce qu’il était incroyablement barré, je crois que j’ai passé les 69 minutes la bouche bée, à me demander ce que j’étais en train de regarder.

S’interroger sur les évolutions de la société
Bref, Tomorrow and I est une anthologie qui imagine différents futurs pour la Thaïlande. Un pays que je connais relativement peu puisqu’à part un voyage qui se passa surtout en mer, bon… Revenons donc sur les trois épisodes que je souhaite chroniquer. Car ils interrogent trois aspects très différents de la société thaïlandaise tout en tournant autour d’une notion d’âme, finalement.

Ressusciter l’âme de l’astronaute
Le premier épisode, Black Sheep, sonne comme une histoire déjà vue mille fois. Une jeune chercheuse, Noon, part sur la Lune pour mener des expériences. Elle imprime notamment des coeurs en 3D qui sont fonctionnels. Malheureusement, son retour sur Terre ne se passe pas comme prévu. Son jeune veuf, Nont, ne se résout pas à sa mort et fait appel au service qui avait recréé leur chien grâce au clonage. Ah tiens, le point clonage dont je parlais plus haut. Ok, l’amour par-delà la mort, j’en ai parlé récemment avec Another End ou Après tout. L’un implantait les souvenirs du ou de la défunte dans un corps hôte pour “dire au revoir”, l’autre faisait revenir sa femme dans un corps d’androïde. Là, c’est du clonage, ok, mais on connaît.

Faire renaître Noon comme elle était ou comment elle aurait voulu être
Sauf que non. Passons sur les péripéties à base de Nont vole la tête du cadavre de sa femme pour pouvoir lancer le clonage et surtout la récupération des souvenirs. Arrive un sujet hyper intéressant : la transidentité. En effet, Nont est aidé dans son entreprise de clonage par Vee dont c’est le métier. Elle passe des heures à réconcilier les souvenirs de Noon mais il y a un bug. Manifestement, Noon se percevait comme homme et avait souhaité une transition de genre. Refusée par son père, réac et autoritaire. Il devient donc impossible de recréer Noon en tant que femme tant la contradiction est grande. Que va décider Nont ?

La Thaïlande, un pays ouvert à la transidentité
La transidentité est un réel sujet en Thaïlande, pays refuge pour de nombreux trans qui y trouvent des cliniques pratiquent la chirurgie de réassignation. Dans l’imaginaire collectif, nous avons également la figure du Ladyboy thaïlandais ou Katoï qui désigne une femme et transgenre ou un homme gay efféminé. Si un mot spécifique existe pour les désigner, c’est bien qu’il s’agit d’un phénomène qui est loin d’être marginal. Il existe d’ailleurs un concours de beauté réservé aux Katoï, Miss Tiffany’s Universe, lancé en 1998. Malheureusement, la figure du Ladyboy est souvent utilisée dans les fictions pour des blagues transphobes à base de “femme à bite”. Dans Black sheep, on est très loin de ça et l’épisode nous offre une réflexion sensible sur le sujet. On ne parle pas juste de l’amour à travers la mort mais de que l’on peut accepter ou pas de l’autre par amour.

La prostitution mais avec des androïdes
A propos de Ladyboy et des clichés, l’épisode 2 plonge dans la prostitution. Une pratique très répandue en Thaïlande alors qu’elle y est interdite, faisant du pays une destination privilégiée du tourisme sexuel. Etant passée à Patong il y a quelques années, je vous garantis que la pratique n’a rien de cachée. Entre ping-pong show et vieux dégueulasse qui traîne derrière lui une jeune femme qui a l’air d’avoir 15 ans, j’ai pas aimé l’expérience. Bref, dans Paradistopia, Jessica est une jeune start-uppeuse à succès. Fille de prostituée, elle a crée une entreprise qui fabrique des androïdes sexuels. Une grande partie de l’intrigue va donc tourner autour de l’aspect sulfureux de l’entreprise, la bataille de Jessica pour réussir à obtenir l’autorisation de vendre ses androïdes sur le marché. Avec certaines déconvenues parfois violentes.

Avec une bonne dose de rétro-futurisme
Paradistopia choisit une esthétique très seventies pour se parer d’un look rétro-futuriste assez déroutant. D’autant que le kitsch, notamment des émissions de télévision, tranche avec la froideur des laboratoires où sont conçues les androïdes prostitués. L’épisode navigue entre soif de pouvoir, conquête économique et souvenirs douloureux. Car on comprend que la mère de Jessica a dû laisser quelquefois sa fille seule avec des hommes… Ce qui nous fait comprendre les motivations de Jessica quant à son entreprise. Même si les robots ne suffisent pas à la protéger des hommes.

Bouddha 3.0
Le troisième épisode, Buddha Data, est certainement le plus réussi et le plus profond. Le moins “FX à gogo” aussi. Après l’esthétisme très marqué de Paradistopia, c’est intéressant de revenir à quelque chose d’un peu plus sobre. Après des années comme développeur dans le monde des start-ups, Anek est devenu moine bouddhiste. Il erre dans la ville en compagnie de son robot de compagnie mais le bouddhisme à l’ancienne, c’est dépassé. Une nouvelle appli “ULTRA” fait fureur : elle vous récompense en point de karma pour toutes vos bonnes actions et vos points peuvent être convertis en goodies . Oh well, la charité intéressée, qu’est-ce qu’il pourrait mal se passer ?

Une appli qui sauve ton âme
Anek entre en contact avec Neo qui a développé ULTRA. Peu satisfaits d’ULTRA qui n’encourage pas la pureté d’âme, on dira, Anek et Neo développent iBuddha, basé sur les ondes cérébrales des moines afin de guider les utilisateurs vers des actes de pure générosité et bons pour leur âme. Evidemment, la catastrophe va vite arriver.

Avec les médias en commentateurs parfois à côté de la plaque
Tomorrow and I utilise donc les préoccupation de la société thaïlandaise pour développer un système dystopique autour. Transidentité, prostitution, religion. Corruption des élus et inégalités sociales dans le quatrième. Dans chaque épisode, on va retrouver les médias, présents à travers différentes émissions, qui va nous permettre de suivre l’action. Des médias sobres et journalistiques dans Black Sheep où les journalistes se demandent où est la tête de Noon. Plus déjantés dans Paradistopia. Et d’une neutralité fort discutable dans Buddha Data puisque les journalistes commentent un fait divers sordide lié à ULTRA avant de s’extasier sur iBuddha.

Des esthétiques qui rappellent les classiques du genre
La série s’interroge sur ce que pourrait devenir le pays dans un futur plus ou moins proche. L’esthétique futuriste a, à chaque épisode, sa propre identité. Oscillant entre la froideur chirurgicale d’un Minority Report pour Black Sheep et le rétrofuturisme disco de Paradistopia. Buddha Data est somme tout plus modeste avec quelques robots à l’utilité discutable, des bracelets à led et des projections holographiques.

Une curiosité à découvrir
Alors oui, la narration est un peu bizarre. Les épisodes sont longs et sont divisés plus ou moins en deux parties : on part sur une histoire puis soudain, plot twist. Noon se sent homme, Jessica connaît son déclin, Anek accepte la technologie après l’avoir refusé. On a parfois du mal à comprendre où l’on va. Mais j’ai aimé ces univers un peu barrés, parfois poétiques. C’est une anthologie qui ne compte que quatre épisodes donc qui peut se regarder assez vite. Et puis ce n’est pas tous les jours qu’une dystopie parle de transidentité ou de prostitution de façon clean. Sans qu’un auteur ne nous partage ses fantasmes souvent dégueulasses, j’entends. Et Buddha data pourrait faire l’objet d’un film ou d’un livre à part entière tant il interroge. Bref, je recommande.




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