Quand j’ai commencé ce blog, j’aimais parler de ces futurs sombres déclenchés par une société qui a dérapé, une technologie qui a tout changé. Un genre si riche et si varié qu’il est parfois étrange d’imaginer que les sinistres et très sérieux 1984 ou Fahrenheit 451 peuvent être rangés sous la même étiquette que Wall-E. Sans jugement de valeur de ma part, j’aime les trois. Et puis plus j’avance dans ma connaissance du genre dystopique, plus je précise mon goût. Et j’aime particulièrement les dystopies systémiques, celles qui parlent de politique. Au sens organisation de la société. Je pense particulièrement à Fondation, ici. On peut aussi citer des œuvres comme Les cités obscures qui nous offrent une galerie de mégalopoles autonomes… Et dans mon escarcelle, une nouvelle fiction parfaite pour moi : Les dépossédés d’Ursula K. Le Guin.

Deux planètes jumelles que tout oppose
L’histoire. Autour de l’étoile Tau Ceti tournent deux planètes. La luxuriante Urras et l’aride Anarres. Chaque planète considère sa jumelle comme sa lune. Les deux planètes ont adopté des régimes radicalement différents. Alors qu’Urras est divisée entre deux Etats, l’un capitaliste, l’autre plutôt soviétique, Anarres a été peuplée suite à une révolte prolétarienne menée par Odo sur Urras. Les révoltés ont investi la planète jumelle et instauré un régime dit anarchiste, basé sur la collectivité et l’intérêt commun. Les deux planètes vivent dans un accord de non-ingérence, chacun chez soi. Des cargos naviguent d’une planète à l’autre pour faire transiter quelques biens et marchandises.

Un récit déstructuré
On va suivre les aventures de Shevek, jeune physicien brillant qui travaille notamment sur la relativité du temps. L’histoire commence alors qu’il s’apprête à quitter Anarres pour Urras, ce qui fait grand bruit. Pourquoi ? On va le découvrir au fur et à mesure du récit. Car puisque le temps est relatif, Ursula K. Le Guin choisit de déstructurer son récit, mêlant l’expédition présente de Shevek sur Urras et des retours réguliers sur son passé. Ne vous déconcentrez pas, vous pourriez rater un saut d’une planète à une autre.

Une planète ultra capitaliste qui a un goût de déjà-vu
Grâce aux aventures de Shevek sur les deux planètes, nous allons donc observer les avantages et inconvénients de chaque système. Le système capitaliste d’A-io sur Urras, inégal, machiste, discrètement autoritaire. A-io est également unena nation offensive, intéressée par les connaissances de Shevek pour obtenir un avantage militaire certain. Mmm, un Etat ultra-capitaliste et un Etat soviétique qui se font la guerre et cherchent une arme ultime basée sur un nouvelle lecture de la physique… Le livre a été publié en… 1974. Ah oui, toute ressemblance ne serait donc pas tout à fait fortuite. Les Urrasti ont un intérêt plus que relatif pour leur voisine. Shevek suscite quelques curiosités, sans plus.

Des Anarchistes bien bourgeois
Quoique. La présence d’un anarchiste alors qu’une guerre fait rage sur Urras semble intéresser particulièrement certaines mouvances anticapitalistes. Étrangement, une des figures de ce mouvement clandestin est une femme… incroyablement bourgeoise. Shevek note d’ailleurs ce paradoxe en étant invitée dans une soirée incroyablement luxueuse où tout est préparé par le personnel de maison. De façon générale, la possession est très importante sur Urras, les femmes sont très apprêtées. Une mode, par exemple, est de se faire implémenter un aimant sur la gorge pour pouvoir placer à même la peau des pierres aimantées. La femme soit-disant anarchiste entraîne Shevek dans une journée de folles dépenses entre restaurant et pâtisseries hors de prix.

Aucun système n’est parfait
Hypocrite ? Totalement. Mais sur Anarres, est-ce vraiment mieux ? Ursula K. Le Guin décrit Les dépossédés comme une utopie ambiguë. Parce que si le système capitaliste cauchemardesque d’A-Io nous rappelle quelque chose, l’anarchie autoproclamée d’Anarres semble également souffrir de quelques travers. Alors qu’il est jeune physicien, Shevek ressent un violent vague à l’âme. Peut-être n’est-il pas fait pour ce métier, finalement. Son ami d’enfance Bedap lui révèle alors que la société d’Anarres n’est pas si idyllique que ça. Alors que l’organisation de la société est censée être parfaitement horizontale, certains Anarrestis bénéficient d’un certain pouvoir. Notamment Sabul réputé comme le plus grand savant de la planète. Shevek pense qu’il est, en réalité, totalement incompétent et profite de son aura pour faire la pluie et le beau temps. Ainsi, il censure un livre de Shevek qu’il trouve trop discutable et lui retire ses cours à l’université.

Une planète où la possession n’existe pas
Les passages sur Anarres servent à décrire cette société anarchiste où la propriété est rigoureusement interdite. Au point que les articles possessifs sont absents de la langue. La langue, justement, parlons-en. En scientifique avide de théories scientifiques, Shevek apprend le iotique, la langue d’Urras. Ce qui nous permet d’avoir quelques notions des différences de langages. Outre le possessif, certains mots n’existent pas dans la langue d’Anarres comme Enfer, par exemple. Les insultes n’existent pas non plus car comment insulter quelqu’un quand il n’y a pas de notion de hiérarchie et très peu de tabous, notamment sexuels ?

Une société dépeinte dans ses détails
Ursula K. Le Guin soigne effectivement les détails pour nous présenter la société d’Anarres. Sur les couples et les moeurs d’abord. La copulation est un acte tout à fait toléré, voire encouragé. Les personnes en couple peuvent demander une chambre collective, indépendamment de leur genre. Ainsi Shevek va partager un temps la vie de son ami d’enfance Bevap, plus par amitié que par amour, avant de rencontrer Takver, son grand amour qui lui donnera deux enfants. Les logements peuvent être temporaires selon les affectations des uns et des autres. Ainsi, Takver et Shevek seront séparés un temps très long, chacun ayant été affecté à un bout de la planète, durant une période de crise.

Une vie en totale collectivité
La vie collective est au coeur de la vie à Anarres. Outre les logements qui fonctionnent en immeuble, les habitants dînent dans des réfectoires communs et les enfants sont placés très tôt dans des dortoirs. Certains parents restent proches de leur enfant mais il est très mal vu de les garder à domicile passé un certain âge.

Un scientifique qui ne percute pas toujours vite
Les dépossédés d’Ursula Le Guin m’a fait penser à certaines dystopies systémiques notamment Nous autres où le héros, D503, est un scientifique qui n’a pas l’air de toujours bien comprendre les enjeux de pouvoir qui l’entoure. Shevek peut avoir ce côté un peu largué, notamment lors du passage un peu gênant de son ivresse. Candide et habité de bonnes intentions, il se pose beaucoup de questions sur le système dans lequel il évolue et sur celui présenté comme le Mal absolu, celui d’Urras, dans l’enseignement scolaire qu’il suit. L’écriture de Le Guin est suffisamment subtile pour ne pas juger les systèmes qu’elle nous présente. Si Urras et en particulier A-Io, nous est présenté comme une société malade, son exact contraire, Anarres, ne semble pas exempte de défauts. Sa volonté d’un collectivisme à tout épreuve et la légende de son horizontalité dissimule en réalité des enjeux de pouvoir discrets que nombre d’habitants ne perçoivent pas. Quand Bevap expose les différents jeux de pouvoir qui animent Anarres, Shevek finit par le couper, agacé par ces propos qu’il juge exagéré. Mais qu’il finira par accepter avec le temps.

Un cycle que je dois découvrir au plus vite
Les dépossédés fait partie du Cycle de l’Ekumen, composé de sept romans et d’une vingtaine de nouvelles. Outre Le monde de Rocannon, que j’ai déjà lu mais qui ne m’avait pas paru avoir légitimement sa place ici, je pense donc m’attarder sur La main gauche de la nuit, Le nom du monde est forêt, Planète d’Exil… Mais surtout me pencher sur la vie des Hainiens, cette race extraterrestre ayant colonisé de nombreuses planètes dont la Terre. Parce que des écrits hautement politiques et totalement assumés comme ceux-là, c’est suffisamment rare pour que j’y consacre du temps. Surtout de la part d’une autrice qui refuse tout manichéisme et a l’honnêteté de reconnaître des zones d’ombres à son utopie.



