La faucheuse : et si la mort n’existait plus ?

Dans le futur, l’Humain ne meurt plus et un ordre, La faucheuse a été mis en place pour glaner des Humains et réguler la population.

En voilà un postulat de départ intéressant. Imaginez que dans quelques années, la technologie permette de faire disparaître la mort, purement et simplement. Voire de vous ressusciter si vous mourez. Comment pourrait s’organiser une telle société ? Facile : elle nommerait une caste d’assassin agrées chargés d’un peu réguler tout ça en prélevant des vies, la faucheuse. Et c’est précisément de ce livre dont je vais vous parler aujourd’hui.

La faucheuse de Neal Shusterman

L’histoire. Citra et Rowan sont deux adolescents sans histoire. L’une est la fille aînée d’une famille aimante, l’autre, l’enfant du milieu, “la feuille de salade” comme il dit. Celui qui ne compte pas. Chacun va croiser la route de Maître Faraday, un faucheur dont la mission est de glaner des gens pour réguler la population. Ayant remarqué le tempérament hors norme et courageux des deux adolescents, Maître Faraday les prend tous deux en apprentissage même si, à la fin, seul l’un d’entre eux sera ordonné. 

La faucheuse de Neal Shusterman

Citra et Rowan vont donc découvrir la caste des faucheurs. Leurs rites, leur organisation et surtout leurs règles. Car on ne tue pas impunément. Chaque faucheur ou faucheuse a un quota de morts par an et il doit être attentif à assurer un certain équilibre dans les profils de gens fauchés. Pas d’agisme, de grossophobie, de flemme d’aller tuer au-delà d’une certaine zone ou de privilégier une certaine ethnie. Même si, en ce milieu de troisième millénaire, le métissage et la disparition des pays ont quelque peu gommé la notion d’ethnie. 

Ici, nous sommes sur une narration classique où nous allons découvrir une histoire via un lapin blanc qui va découvrir certains rouages en même temps que nous. Même si, originalité, nous allons avoir ici deux lapins blancs, Rowan et Citra. Ce qui va nous permettre d’explorer plus d’univers, selon les péripéties qu’ils vont rencontrer. Ils vont entamer leur apprentissage, assister à des conclaves, discuter avec leur maître qui va leur expliquer que tout ne tourne pas rond chez les faucheurs. Car oui, il ne suffit pas d’imaginer un changement dans notre vie pour écrire une dystopie, il faut une histoire, aussi.

la faucheuse de Neal Shusterman

Car une fois le constat posé et les règles expliquées, il est temps de rentrer dans les luttes de pouvoir. Voilà une dimension qui me plaît. Passés les premiers chapitres de mise en place, on assiste à un glanage collectif. Maître Godard et son crew entrent dans un avion pour glaner tous les passagers, rappelant qu’à une époque, on pouvait mourir en prenant l’avion. Cette élégie de faucheurs agit toujours ensemble pour glaner un maximum de personnes en même temps sans dépasser leur quota. A l’inverse, Maître Faraday et Dame Curie, une des plus anciennes faucheuses, tuent avec parcimonie et prudemment. Maître Faraday se repose sur des statistiques du temps où les gens mouraient pour choisir ses victimes et Dame Curie glane ceux qui sont résignés à partir.

Accueillir la mort

La faucheuse se questionne sur le rapport de la société à la mort. Il y a quelque chose de très joyeux dans cette société-là où, finalement, il n’y a plus trop de limites. On peut subir des opérations de rajeunissement pour ne pas trop faire ses 150 ans, par exemple. Il y a une forte insouciance, aussi puisque le risque d’être glané est très faible. Un peu d’ennui et de perte de sens, parfois. Ainsi le meilleur ami de Rowan, une autre “feuille de salade”, se jette régulièrement du haut d’un toit pour être ressuscité. Du coup, dès qu’un faucheur ou une faucheuse pointe le bout de son nez quelque part, c’est la panique, voire la rébellion. Peu acceptent leur sort, accueillant la mort comme injuste.

Car, finalement, à travers ce système assez fasciste puisque la seule instance contrôlant les faucheurs sont les faucheurs eux-mêmes, Neal Shusterman questionne le rapport de la société à la mort. Et oui, j’ai utilisé le terme fasciste parce que ça sonne bien avec faucheur, j’avoue. Déjà dans notre société actuelle, alors que nous ne maîtrisons pas la technologie permettant de ressusciter qui que ce soit, surtout pas ceux éparpillés façon puzzle sur un trottoir, les morts sont de moins en moins tolérées. Le progrès technologique doit tendre à nous protéger. Les avions ne devraient plus tomber, les voitures devraient se piloter seules pour éviter les collisions ou à minima vérifier notre alcoolémie pour démarrer ou non. Les maladies comme le cancer devraient être vaincues. La technologie devraient permettre à l’Humanité d’atteindre son apogée, comme proclamé dans la première scène de Metropolis de Rintaro

la mort est juste

L’immortalité est un sujet qui apparaît ponctuellement dans quelques dystopies. Evidemment pour les androïdes, sauf ceux condamnés par l’obsolescence. Mais également pour les plus fortunés qui peuvent se payer des copies de leur âme. Ou faire des thérapies à base de cellules de méduses. Dans la faucheuse, la disparition de la mort semble avoir aplati les inégalités sociales puisque toute personne décédant hors glanage a droit à sa ou ses résurrections. Avec dégustation de la meilleure glace vanille au monde au réveil. Il n’est finalement que peu question d’argent ou de richesse dans La faucheuse. Il y a bien des propriétaires fortunés et il y a une question de prestige. Mais, par exemple, si les faucheurs bénéficient d’un gros prestige social, ils sont condamnés à une vie de solitude tant les gens ont peur d’eux. 

La mort fait peur

J’aurais pu aussi parler de l’intelligence artificielle qui semble régir toute la vie de cette société là, le Thunderhead.  C’est elle qui a notamment créé la communauté de Faucheurs pour répondre à l’équation : si plus personne ne meurt, comme réguler l’espèce humaine ? Cependant, cette intelligence artificielle est relativement peu détaillée dans le tome 1. Seule Citra a l’air de s’y intéresser et c’est souvent la réponse magique à tout. “Mais le thunderhead avait tout prévu”. Ah, ok… 

super intelligence artificielle

Bref, je recommande la lecture de cette trilogie qui se dévore toute seule. Avec des réflexions sociétales plutôt intéressantes et des curseurs poussés correctement sur la partie politique. L’autoritarisme est présent puisque la mort ne nous appartient plus et que, finalement, le monde est dirigé par une entité dont on ne sait finalement pas grand chose. Mais qui traque absolument tout le monde, comme on va le découvrir à travers une enquête de Citra. Mais Neal Shusterman arrive un peu à tempérer le côté “gros méchants cruels”. Même si le crew de Godard est parfois un peu… excessif côté cruauté et bling-bling. Bref, une lecture parfaite en ces temps où mettre le nez dehors est peu motivant. 

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