Dans la forêt, une dystopie survivaliste sorore

Dans la forêt, deux soeurs attendent que la société qui a calé revienne. Spoiler : ça n’a pas l’air d’être pour demain…

En ces temps troubles d’anthropocène, j’aime bien les dystopies survivalistes post-effondrement. Et Dans la forêt de Jean Hegland est un cas très intéressant. Ici, pas de zombies, de guerre nucléaire ou de maladie mortelle. Ici, c’est juste un effondrement. Et c’est précisément la lenteur et l’attente nées de cet effondrement qui va m’intéresser aujourd’hui. Car oui, la civilisation ne disparaît toujours avec perte et fracas.

Couverture du roman Dans la forêt de Jean Hegland

L’histoire. Nell et Eva sont deux soeurs qui vivent dans une maison dans la forêt. Leurs parents sont morts et il ne se passe plus rien : la société a tout simplement cessé de fonctionner. En attendant que l’électricité revienne et que les choses repartent, elles passent leurs journées à attendre. Car c’est sûr, à un moment, tout reviendra à la normale.

Rachel Evan Wood et Elliot Page dans Into the wood
Il existe une adaptation ciné mais je ne l’ai pas vue

Qu’est-ce qui a causé l’effondrement ? On ne sait pas vraiment. Ça a commencé par des coupures d’électricité de plus en plus fréquentes puis, peu à peu, la société a cessé de fonctionner. Le père des deux soeurs a juste arrêté d’aller travailler et les virées de la petite famille en ville ont stoppé car il fallait économiser l’essence. Les écoles se sont arrêtées, les magasins ont fermé. La société a juste baissé le rideau.

Station essence déserte

 

Et puis il y eut les maladies. Pas les maladies de dystopie qui se révèlent mortelles et permettent l’instauration de gouvernement autoritaire, non. Juste que l’État s’étant effondré, il n’y a plus d’hôpital ou de médecin. Donc attraper la grippe peut se révéler mortel.

Hôpital abandonné

Dans la forêt raconte une période assez proche de l’effondrement, quand Nell et Eva s’appliquent à poursuivre une routine pour reprendre leur vie quand tout redémarrera. Eva danse toute la journée sur le tic tac d’un métronome. Elle devait intégrer un corps de ballet au moment de l’effondrement et pense que c’est juste retardé. Nell, elle, lit l’encyclopédie pour préparer son concours d’entrée à Harvard. C’est également elle qui tient le journal de bord que nous lisons.

Métronome

On va retrouver ici quelques thématiques assez classiques du genre. D’abord la volonté de suivre le calendrier. C’est souvent un indicateur assez fort de l’évolution de la situation. Par exemple, nos deux soeurs vont fêter Noël même si le coeur n’y est pas du tout. Mais ce décompte des jours finit toujours par se gripper et le compte se perd, indiquant que le personnage bascule dans une autre temporalité. On avait croisé ça également dans Le mur invisible. Dans L’année du Lion, on réinvente carrément le compte des années. Si on considère qu’en Occident, on compte les années depuis la naissance supposée du Christ et ce depuis à peine 2000 ans, ça fait sens. La temporalité humaine est empreinte de grands bouleversements civilisationnels. 

Calendrier

Autre point : le déni. Dans la forêt m’a fait pas mal penser à une autre dystopie américaine, Les Mandible, avec une famille plus ou moins recluse chez elle en plein effondrement et qui attend que “ça reparte”. Spoiler : ça n’arrivera pas. Les deux soeurs sont aussi assez passives dans un premier temps. Un premier long temps. Si elles ont le réflexe de faire un inventaire de tout ce qu’il y a dans la maison et notamment gérer leurs réserves de nourriture, elles mettent un temps infini à avoir l’idée de ressusciter le potager familial et constituer de nouvelles provisions. Une critique que j’ai pas mal lue sur ce livre mais pour le coup, je trouve ça cohérent. Elles commencent à préparer le temps long à partir du moment où elles comprennent que la vie ne reprendra pas demain. Un symbole de ça : le dernier bidon d’essence que Nell garde précieusement pour “aller en ville” le jour où tout reprendra mais qu’elle finira par céder à sa soeur pour qu’elle en fasse autre chose.

Nell et Eva se disputent le bidon d'essence

On retrouve également le discours classique du “le vrai danger pour l’Humain, c’est l’Humain”. Dans la forêt insiste à plusieurs reprises sur les dangers de la nature. Les filles ont grandi dans cette espèce de maison- cabane au coeur de la dite forêt. Leur mère les a abreuvėes de recommandations sur ce qui est dangereux en forêt. Il ne faut pas manger les baies et les champignons que l’on ne connaît pas. Et puis on sait qu’il y a au moins un ours et des sangliers, animaux qui peuplent épisodiquement les cauchemars de Nell. Pourtant, la seule attaque que subiront les soeurs sera le fait d’un homme solitaire. Propos que l’on retrouvait quasi à l’identique dans Le mur invisible. D’ailleurs, à la fin du roman, ce ne sont plus les traces d’animaux qui les font fuir mais celles d’un homme.

Trace de bottes dans la boue

Enfin, on retrouve le passage sur la rumeur d’une vie qui aurait repris vers Boston. Sachant que l’action se passe en Californie. A un moment, le plus ou moins petit ami de Nell débarque chez elles et squatte quelques temps. Curieusement, ici, personne ne parle de la réserve de nourriture. Il propose à Nell de le suivre dans le “Far East” mais Eva refusant de les suivre, Nell finira par choisir de rester avec sa soeur. Cependant, la communauté réorganisée post-effondrement est un grand classique. Même si, ici, on ne saura jamais si la rumeur était fondée ou non.

Boston désert

Bref, Dans la forêt est intéressant par son réalisme, décrivant un effondrement lent qui occupe les médias sans que personne n’ait l’air de comprendre les tenants et aboutissants. Ce roman est l’histoire d’un déni face à la disparition de la civilisation telle qu’on la connaît. Et je suis absolument persuadée que c’est comme ça que ça se passera(it?) effectivement. Évidemment, si vous aimez les romans où il se passe des choses, Dans la forêt risque de vous tomber des mains.

Into the wood, Nell et Eva cueille des plantes

Est-ce que je recommande ce roman ? Franchement, je suis assez mal à l’aise. Déjà, les soeurs sont assez désagréables et on ne comprend jamais bien si elles s’apprécient ou se détestent. Ça encore, pourquoi pas. Mais… je vais spoiler un peu. Il y a deux choses qui m’ont dérangée. La première… La scène de cul incestueuse. Oui. L’homme qui attaque la maison viole Eva. Celle-ci est légitimement traumatisée. Juste après, Nell se fait un lumbago donc les deux soeurs se pratiquent des massages et… couchent ensemble. C’est explicitement écrit, ce n’est pas moi qui surinterprète. Puis Eva est finalement enceinte de son violeur, elle accouche et… Nell a des montées de lait et allaite le bébé dans le dos de sa soeur. J’ai vu dans le résumé du volume 2 que celui-ci est consacré à l’enfant qui vit avec ses “deux mamans” et vraiment, il y a quelque chose qui ne passe pas dans cette histoire de famille toxique. Je veux dire, une des soeurs aurait été un garçon, la scène de sexe ne serait jamais passée. 

Nell et Elie s'embrassent dans la forêt

Donc non, je ne recommande pas Dans la forêt. Parce que des récits d’effondrement, il y en a plein. Et que celui-ci a vraiment une dimension malsaine que je refuse de cautionner. 

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