Je poursuis ma série de dystopies féministes avec, aujourd’hui, un roman français, Le dernier nom des fleurs. Un roman qui nous parle d’un futur post-effondrement où une société s’est réorganisée en se jurant que plus jamais ça. Une société où les hommes semblent avoir totalement disparus et où chaque femme occupe une place très précise dans la hiérarchie sociale. Sauf qu’au Royaume des femmes, tout n’est pas rose…

Une société sans hommes
L’histoire. Au XXIIe siècle, la société est féminine. Rose passe ses journées à planter des graines dans des monticules d’ordures en espérant que la vie reprenne ses droits. La vie est rude. Mais la société lui offre de menus plaisirs comme un soap opera diffusé via son Ondo, un appareil qui lui diffuse des images et lui murmure des mots doux. Rose est très fière de son travail et elle est persuadée que son travail est crucial à la nation. Sauf qu’un soir, alors qu’elle est en train de regarder sa série, un homme apparaît et lui arrache son Ondo. Il l’exhorte à fuir, s’obstinant à l’appeler Victoria.

Un petit lavage de cerveau ?
Quelque part en ville, Dahlia vit à peu près la même vie que Rose sauf qu’elle a des fonctions d’ingénieure. Mais les douces paroles de son Ondo la placent dans une sorte de léthargie béate. Sauf que petit à petit, elle s’extraie de son lavage de cerveau quotidien pour questionner cette société qui ne lui paraît pas si bienveillante que ça. Le roman nous raconte donc les destins de Rose et de Dahlia, chacune progressant vers leur vérité.

Les hommes ne sont que violence
Dans cette société, les hommes sont donc devenus très rares et accusés d’être responsables de l’état actuel de la société. Notamment à cause de leur violence et de leur goût pour la guerre. Les femmes entendent régulièrement des messages à ce sujet sur leur Ondo. Ainsi, quand Rose découvre un homme pour la première fois, elle panique car elle pense qu’il va forcément l’agresser. Les deux vont partir dans un périple où il sera question d’hommes, en bien ou en mal. Mais le matriarcat ne leur laisse qu’une toute petite place. La présence d’hommes alors que Rose a appris qu’il n’en existait plus laisse à penser qu’il y a du mensonge d’Etat et pas qu’un peu.

Une histoire de système avant tout
Car Le dernier nom des Roses n’est pas tant là pour parler de matriarcat que pour nous offrir une réflexion sur les mensonges d’Etat. En préambule du roman, Aude Lapadu-Hargues précise qu’elle a réfléchi à ce que donnerait une société très féministe. Ce qui n’a pas vraiment de sens en soi puisque la société que l’on nous décrit est issue d’un effondrement et de la volonté de ne plus reproduire ça. Rien à voir donc avec les luttes féministes actuelles. Un peu la même fragilité de raisonnement que pour L’Empire des Femmes. Autant je trouve l’idée de réfléchir à un matriarcat et ne pas l’envisager comme une utopie m’intéresse, autant ici, je ne vois aucun rapport avec un féminisme. Avec un système un peu effrayé et revanchard, par contre…

De la bienveillance et de la sollicitude
Cette société, dont nous ne savons finalement que peu de choses à part qu’il y a au moins une ville et un désert couvert de déchets, est née d’un effondrement, ok. Suite à une guerre et un effondrement écologique que l’on impute aux hommes. Les femmes prennent le pouvoir de cette nouvelle société et en édictent les règles. Elles se reposent énormément sur la bienveillance. Les Ondos diffusent régulièrement des messages en ce sens et les femmes sont invitées à se montrer bienveillantes et pleines de sollicitudes pour leurs voisines ou leurs amies. Que ce soit dans la petite communauté de Rose ou celle de Dahlia, on se rend régulièrement visite, on passe du temps ensemble. On se surveille… Une petite vie communautaire qui n’est pas sans rappeler Don’t worry darling.

Une société qui peut être répressive
Car oui, la société va très vite montrer ses limites en termes de liberté. Déjà chaque petite communauté compte en son sein des gardiennes qui vérifient un peu que tout le monde marche au pas. Dahlia éveille les soupçons de la sienne en tenant des propos borders ou en ne portant pas son Ondo en permanence, par exemple. On apprend également qu’il existe un système punitif même si les citoyennes ne le connaissent pas. On le découvre via Dahlia qui “entre en résistance” après avoir sympathisé avec une femme ayant disparu de la ville. Les femmes qui ne répondent plus au lavage de cerveau de l’Ondo partent en retraitement. On leur efface la mémoire et on les relègue au bas de l’échelle. Ainsi, Rose croisera dans son périple une ancienne camarade qui l’avait aidée à s’échapper et qui a été déclassée, fouillant des montagnes d’immondices toute la journée.

Un petit asservissement par le divertissement ?
La société qui nous est décrite fonctionne donc sur une sorte d’hypnose collective à base de récompenses. On pourrait presque dire que les phrases d’encouragement, c’est de l’ASMR et que les petites fictions que suit Rose, c’est son shoot de dopamine. Je ne pense cependant pas que l’autrice ait voulu glisser cette critique de notre société actuelle dans son oeuvre, c’est moi qui extrapole. Ici, on retrouve l’idée d’une fausse utopie qui soumet les citoyens grâce à différents moyens à sa disposition. On pense à la drogue d’Un bonheur insoutenable, les séances de galvanisation collective de Nous autres ou encore l’abrutissement par le divertissement dans Fahrenheit 451 ou Le meilleur des mondes. Même si la société qui nous est décrite ne semble pas très avancée technologiquement par rapport à nous et que nous sommes loin de maîtriser l’asservissement par une sorte d’hypnose ou le reconditionnement de la mémoire, je valide ces points du récit par leur filiation aux romans du genre.

Une société inégalitaire
Cette société pas si utopiste contient également de grandes inégalités. Je ne vais pas détailler ici car ce point surgit durant la deuxième moitié du récit. No spoil. Mais l’enquête de Dahlia lui permet de découvrir que selon le classement des femmes dans la société, les privilèges ne sont pas les mêmes. Si le roman nous renseigne sur la différence de traitement entre Rose et Dahlia, qui n’occupent pas du tout les mêmes fonctions, on découvre que les N++ de Dahlia peuvent mener une grande vie facilement. Cependant, il n’y a aucun discours dans le roman sur le fait que des puissantes cherchent à conserver leurs privilèges, ce qui expliquerait leur zèle. Non, elles croient fermement au modèle de société qui leur est proposé et leur surveillance accrue de Dahlia ne fait que partie de leurs tâches. Les privilèges qui sont les leurs leur paraissent mérités mais elles ne se sentent pas menacés par les classes inférieures.

Une histoire de système
Finalement, ce que raconte Le dernier nom des fleurs, c’est une histoire de système. Le genre des protagonistes n’a pas tant d’intérêt en soi. Il y a quelques petites péripéties sur des attirances amoureuses mais les personnages ont l’air totalement immatures sur le sujet. Rose et Dahlia ne semblent pas savoir comment on fait des bébés, par exemple. Oui, il y a des bébés dans cette société et toute la conception est expliquée dans le roman. On est peu ou prou dans une société d’Amazones, finalement. Mais des Amazones pacifistes qui ne débarquent pas dans le village voisin pour se faire engrosser quand il le faut. Quoi que cette idée là va apparaître un moment dans le roman. Un point que j’ai trouvé particulièrement audacieux. Là encore, je n’en dis pas plus mais il y a une inversion des rôles genrés qui n’est pas sans rappeler Le Pouvoir de Naomi Aldermann rapport aux violences sexuelles. Même si, ici, une fois de plus, il n’y a aucun enjeu de pouvoir ou de domination.

L’Ondo de demain, c’est notre smartphone d’aujourd’hui
Alors que penser du Dernier Nom des fleurs ? Au départ, j’étais un peu gênée par la présence de l’Ondo. Une société post-effondrement où l’écologie est centrale qui est pilotée par une intelligence artificielle, mmmm… Même remarque que j’avais eu pour Obsolète. Sauf que l’Ondo n’est pas une intelligence artificielle. C’est juste la version futuriste de notre téléphone. Il diffuse des messages de motivation préenregistrés comme n’importe quelle appli de développement personnel, il surveille les métriques d’utilisation et les données de santé, il permet de regarder des vidéos. Pas une grosse technologie du futur, donc. A part le reboot de mémoire.

Un roman un peu naïf sur le fond
Le roman est sympa et se lit facilement mais… j’ai deviné le twist final. Je l’ai pas fait exprès car je ne cherche jamais à le deviner mais j’ai trouvé. Et j’ai trouvé les personnages assez naïfs, très enfantins. Même si la société a l’air infantilisante, la candeur de Rose est parfois un peu… exaspérante. De la même façon, j’ai trouvé que le roman avait pas mal d’idées en termes de critique d’un système utopique mais se cantonnait à sa posture “les femmes ont pris le pouvoir et dit que tout était la faute des hommes” sans forcément aller plus loin. Remplacez homme par “gouvernement qui a mené le pays en guerre et qui va être condamné par la nation à la sortie de celle-ci”. Sur le matriarcat, j’ai trouvé Le pouvoir de Naomi Alderman ou Chroniques du pays des mères un peu plus abouti dans leurs réflexions. Aude Lapadu-Hargues ne semble pas penser son système sous le prisme de la domination et des enjeux de pouvoir, ce qui donne ce résultat globalement « mignon ».

J’aime bien les prénoms de fleurs
Mais ça reste un bon petit roman à lire, surtout avec l’été qui s’en vient. Et j’aime bien les prénoms de fleurs alors… Go.




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