Quand on choisit d’écrire une dystopie, on part d’un présupposé de départ qui va nous permettre de mettre en place un nouveau système. De dessiner une ou plusieurs communautés avec leurs règles précises. Et puis il y a ces histoires qui détonent. Celles qui nous plongent directement dans cette situation inédite sans nous inonder d’explications. Qui posent des pourquoi qui n’ont pas vocation à avoir de réponses. Comme le roman Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman.

Des femmes retenues prisonnières
L’histoire. Quarante femmes, dont une petite fille, sont retenues dans une cage, surveillées par des gardes mutiques. Cette captivité dure une dizaine d’années sans qu’aucune femme ne sache vraiment qui les a mises là. La petite fille, elle, n’a pas le moindre souvenir de la vie extérieure et grandit au milieu de ces trente-neuf femmes inconnues. D’abord isolée, la jeune fille qui n’aura jamais de prénom, si ce n’est “la petite” va peu à peu tisser des liens avec les autres femmes, apprendre le monde d’avant par leur bouche.

Une liberté accidentelle
Puis un jour, une alarme retentit et leurs geôliers prennent la fuite. Heureusement pour les captives, l’alerte a eu lieu pendant qu’on leur livrait de quoi déjeuner. La grille ouverte leur offre la liberté. Elles quittent donc leur prison souterraine pour découvrir qu’elles se trouvent sur un plateau verdoyant. Personne ne reconnaît les lieux. Va s’ensuivre une errance. D’abord l’espoir en découvrant une guérite semblable à celle dont elles ont émergé puis l’effroi : dans celle-ci, les femmes n’ont pas eu leur chance. Toutes mortes car leurs geôliers n’ont pas laissé de grille ouverte. Les guérites se suivent et à chaque fois le même constat : elles sont seules à avoir échappé à leur funeste destin.

La vie d’une petite fille qui n’a pas connu le monde d’avant
Le roman va donc nous raconter grosso modo trois périodes de la vie de “La petite”. D’abord la captivité puis la vie en communauté hors des murs de la prison. Enfin, quand la petite sera la dernière survivante, son ultime errance pour, enfin, essayer de comprendre ce qui a pu se passer. Chaque phase va interroger sur ce qui fait civilisation. Par exemple, dans la prison, les femmes sont d’abord horrifiées de devoir déféquer devant tout le monde, le seul wc étant au milieu de la cage. Impossible de se dissimuler. Par ailleurs, malgré l’horreur de la situation, les femmes organisent peu à peu une sorte de routine quotidienne. La petite les juge fort pour ça, les trouvant stupides de passer leur temps à réfléchir quoi cuisiner avec les deux carottes et les trois poireaux à leur disposition.

Le quotidien malgré tout
Ici, nous avons donc la notion de résilience, assez courante dans les dystopies même si elle n’est jamais exposée telle quelle. Même dans les systèmes les plus répressifs et les plus humiliants. Quand La petite commence à conscientiser sa situation, elle ne comprend pas la passivité des autres femmes. Elle, elle réfléchit à démonter le système. Par exemple, elle apprend à compter le temps pour déterminer si les “journées” de la prison sont régulières ou non. Elle apprend à ressentir le temps dans son corps et ne perd plus jamais le compte. De la même façon, elle se met en tête de déstabiliser un jeune garde sur lequel elle développe de petits fantasmes. Alors que les femmes se moquent un peu d’elle et de ses “secrets”, elle se lie d’amitié avec Anthéa qui lui expliquent que les autres femmes ne sont pas stupides. Qu’elles aussi, elles ont essayé de trouver un plan pour se sortir de là mais qu’elles y avaient peu à peu renoncé.

Résignation ou résistance ?
Cette opposition de la résignation “molle” vs une résistance flamboyante est aussi un sujet assez fort dans les dystopies. La petite, ouvrant les yeux sur le système profondément inégalitaire qui la retient prisonnière, souhaite se rebeller, y mettre fin. Le synopsis de 100% des dystopies à base de personnage qui entre en résistance. Mais ici, il n’y a pas d’élue, pas de renversement du système possible. La donne change par simple hasard.

L’Humain fait naturellement société
Moi qui n’ai pas connu les hommes nous décrit également cette société des femmes qui évolue selon la donne. D’abord organisée malgré elle dans cette captivité, au rythme donné par les geôliers avec des rites liés à ce qui leur est fourni, cette société va évoluer avec la liberté. Alors qu’elles se retrouvent au dehors, le besoin de faire corps se fait de plus en plus pressant. Certaines vont se mettre en couple, nostalgiques de leur couple d’avant l’enlèvement, toutes vont former une famille. Même la petite qui brûle de découvrir leur monde mais qui restera jusqu’à ce que la dernière femme meure. La solidarité entre ces femmes, ayant formé une famille, est très forte. Quand les premières commencent à mourir à cause de leur âge, la petite devient celle qui les tue si elles souhaitent abréger leurs souffrances. Elles se soutiennent et s’apaisent, de nouveaux rites s’installent comme les chants de Rose, par exemple.

Vivre isolées du monde
Une dystopie où les femmes sont à la merci des hommes, certains ont pu faire un parallèle avec la Servante écarlate mais on n’est pas du tout dans le même ordre d’idées. Déjà parce qu’il n’y pas de critique fondamentale du patriarcat. On va, en effet, découvrir qu’il y avait également des cages remplies d’hommes donc les enlèvements n’avaient pas uniquement concerné les femmes. Si on veut à tout prix comparer ce roman, on peut penser à Le mur invisible dont j’avais parlé pour le comparer à Je suis une légende. Ce sont juste des êtres humains soumis au joug d’autres êtres humains sans raison apparente. On pourrait penser aux camps de concentration de la 2nde guerre mondiale où des personnes étaient parquées dans des espaces réduits sur des critères arbitraires.

Le mystère demeurera
Spoiler. Dans Moi qui n’ai pas connu les hommes, nous n’aurons pas la réponse à toutes les questions. La petite ne saura jamais qui étaient ses ravisseurs ni même qui elle était, elle. Les femmes ne sauront jamais pourquoi elles avaient été enlevées, elle. A un moment, elles se demandent même si elles sont toujours sur la Terre, ce qui pourrait faire penser à L’aube d’Octavia Butler. Mais on ne saura jamais.

Une histoire de nature humaine
Les dystopies ont parfois des réflexions plus ou moins profondes sur la nature humaine. Ici, c’est au coeur même du roman puisque La petite apprend qu’elle ne peut pas évoluer et grandir sans les autres. Que les Humains, même dans les pires conditions, cherchent un embryon de normalité pour ne pas sombrer dans la folie. Si Moi qui n’ai pas connu les hommes n’est pas une dystopie stricto senso, ni même du post-apo car on ne sait pas vraiment s’il y a eu une apocalypse. Certes, tous les geôliers ont disparu et les femmes se retrouvent seules au monde mais on n’a aucune idée de ce qui a pu se passer. Par contre, ce roman contient d’excellents ingrédients à considérer si vous voulez écrire une dystopie.



