Dans les dystopies, la question de la maternité est un thème que l’on peut croiser épisodiquement même s’il se concentre essentiellement sur la question de la reproduction. On pense naturellement à The handmaid’s tale. Chronique du pays des mères interrogeait également la reproduction en période de grande mortalité masculine et dans L’Empire des femmes, la reproduction se faisait façon amazone. Mais finalement, questionne-t-on vraiment la question de l’éducation ? C’est ce que nous allons voir aujourd’hui avec le roman L’école des bonnes mères de Jessamine Chan.

Une sale journée
L’histoire. Frida a eu une sale journée. Mère solo d’une petite fille de 18 mois depuis que son ex-mari est parti avec une belle femme, Frida sombre. Jusqu’au jour où, alors qu’elle était sortie rapidement acheter un café en laissant Harriet, sa fille, seule, Frida se distrait. Elle passe au bureau récupérer un dossier, discute, prend son temps. Jusqu’à ce que la police l’appelle. “Nous avons votre fille”. Le début des ennuis pour Frida qui va devoir répondre aux questions des policiers, de l’assistante sociale et subir un procès pour examiner ses droits parentaux. Une formalité selon son avocate, confiante sur les chances de Frida de récupérer sa part de garde de sa fille. D’autant que son ex ne l’accable pas.

Direct en centre de rééducation
Sauf que dans ce futur très proche, l’Etat américain dans lequel vit Frida vient de mettre en place un nouveau programme de rééducation des parents défaillants et Frida va être condamnée à suivre un an de rééducation dans cette école. L’école des bonnes mères même si, on le découvrira, quelques pères sont présents. Au menu ? Des cours pour apprendre à s’occuper au mieux de son enfant… en s’entraînant sur des androïdes enfants ressemblant très fortement au vrai enfant. Ainsi Frida hérite d’Emmanuelle, une doll métissée asiatique, avec qui la relation va s’avérer étonnante.

Des mères pauvres et racisées
Décortiquons un peu tout ça. Premier point que je cite mais qui n’a pas grand chose à voir avec une dystopie, c’est l’origine asiatique de Frida. Et de l’autrice Jessamine Chan. Les parents de Frida étant chinois, elle a une culture et une éducation assez rigide. Par ailleurs, les mères dont on va croiser le chemin sont souvent soit des femmes issues de minorités (noires et latinas en particulier) ou issues de milieux très pauvres. Ainsi, dans le groupe de Frida, nous allons croiser des femmes noires et une “teen mom”. On ne croise pas de femmes issues de milieux favorisés. Ce qui est cependant le cas chez les hommes, notamment un avec qui Frida va sympathiser durant le récit. Les hommes qui sont très rares et semblent mieux traités. Ici, ce sont vraiment les trahisons à la sainte maternité qui sont salement punies.

On va t’apprendre à sauver ton enfant d’un kidnapping
D’ailleurs, les cours auxquels sont soumis les mères tiennent de l’absurdité. Si on peut comprendre des cours pour apprendre des soins de base, les sujets vont de plus en plus loin et l’exigence de plus en plus folle. A un moment, les mères doivent apprendre à se battre pour sauver leur doll d’un enlèvement. Ok mais des mères normales ne savent pas vraiment faire ça, du coup… Frida sera d’ailleurs blessée lors d’un de ces cours de self defense. Les punitions sont aussi terribles. Au mieux, les mères un peu à la ramasse vont en “cercle de paroles”, Frida y atterrit par exemple car elle a pincé Emmanuelle, un peu par curiosité. Au pire, on leur retire le droit à appeler leurs enfants.

Des conseils à côté de la plaque
Cette mesure de rétorsion souligne toute l’absurdité de cette école des bonnes mères. Déjà, Frida et ses amies se demandent à plusieurs reprises si leurs instructrices ont eux-mêmes des enfants, tant leurs conseils ressemblent aux conseils pétés des gens qui caricaturent l’éducation bienveillante. Pas les conseils d’éducation bienveillante, ceux qui s’en moquent, vous voyez ? Plusieurs fois, les mères se retrouvent face à des dolls hurlantes et capricieuses et doivent s’entraîner à les apaiser en posant leur voix selon l’effet désiré. A noter d’ailleurs que la santé mentale des dolls n’est pas vraiment une préoccupation de l’école. Ainsi, dans le groupe de Frida, une doll “meurt” et son corps est posé dans la salle, semant la terreur parmi les dolls.

Les enfants, on s’en fout un peu, finalement
Mais si la santé mentale des dolls n’est pas vraiment un sujet, celui des enfants privés de leur mère ne l’est pas non plus. Frida n’a finalement que peu d’occasion de discuter avec Harriet durant cette année de rééducation, étant régulièrement privée de ses appels, comme l’ensemble des élèves, à priori. Quand elle parvient enfin à appeler Harriet en visio, celle-ci est grognon, peine à la reconnaître, peut même se montrer hostile. Elle commence à considérer Susan, la petite amie de son père, comme sa vraie mère. A plusieurs reprises, Frida interroge les méthodes éducatives de Susan, notamment son obsession de la minceur, observant que sa fille perd peu à peu ses rondeurs enfantines, notamment ses joues. Si Frida peut paraître un peu aigrie vis-à-vis de Susan, le sous-texte reste intéressant. Cette nouvelle mère a des comportements plutôt discutables : elle poste régulièrement des photos d’Harriet sur son Instagram, très fière d’élever une enfant américano-asiatique, et lui fait changer de régime régulièrement. Une enfant qui n’aura pas du tout de TCA plus tard. Mais Susan n’a pas eu une “mauvaise journée” donc elle ne fait pas partie des mauvaises mères à rééduquer.

Petites poupées réalistes
Un point essentiel dans L’école des bonnes mères, le point le plus “futuriste”, ce sont donc les dolls, androïdes confondant de réalisme, si ce n’est ce liquide bleu qu’il faut leur réinjecter régulièrement. Une opération douloureuse qu’elles détestent mais l’école refuse de les déconnecter pendant l’opération. Cf le point sur la santé mentale des dolls plus haut. Ici, Jessamine Chan se montre assez ambivalente. Frida passe de la curiosité à l’aversion puis à une certaine forme d’attachement pour Emmanuelle même si elle n’oublie jamais qu’il s’agit d’un robot, certes sophistiqué. Elle n’abandonnerait pas une Harriet pour une Emmanuelle. Contrairement à la plupart des fictions utilisant des androïdes, la frontière entre Humains et robots n’est jamais brouillée. Emmanuelle est un outil pédagogique qui n’aura jamais son autonomie. D’ailleurs, quand Frida partira, Emmanuelle sera réinitialisée et donnée à une autre mère défaillante.

Une justice qui ne pense pas aux conséquences
Finalement, que ressort-il de cette école des bonnes mères ? Clairement une justice froide et inhumaine qui, sous prétexte de suivre une certaine morale, broie parents et, surtout, enfants qu’elle prétend protéger. Un message qui ne peut que susciter une sensation de déjà-vu dans nos sociétés de plus en plus autoritaires, qui sacralisent l’image d’une certaine maternité vs une autre. Le fait que les mères dans l’école soit soit pauvres, soit racisées n’est pas un hasard. Le roman se lit assez bien même s’il faut passer une première partie, avant l’arrivée à l’école, où Frida geint beaucoup. A tort ou à raison. A noter que Frida n’est pas une héroïne particulièrement sympathique dont on prendrait le parti spontanément. Assez audacieux. Mais un roman à lire parce que tout ce qui est “rééducation” devrait être un red flag immédiat. A moins d’un an d’une échéance électorale importante chez nous, ça peut être intéressant de garder ça en mémoire…



