Chroniques du pays des mères

Chroniques du pays des mères, la dystopie matriarcale

Quand la pollution a décimé les hommes et que les femmes prennent peu à peu le pouvoir. Histoire d’un monde qui panse peu à peu ses plaies

J’adore le Canada. Parfois, j’ai l’impression que nous ne méritons pas ce pays. Mais autant j’adore ce pays, autant je suis pas très au fait de leurs productions culturelles (en dehors de Starmania, de Céline Dion et de Rock Voisine car je suis une jeune fille hétérosexuelle des années 80). Donc quand on me suggère une dystopie écrite par une auteure canadienne, comment résister ? Voici donc Chroniques du pays des mères d’Elisabeth Vonaburg.

Chroniques du pays des mères d'Elisabeth Vonarburg

L’histoire de Lisbeï qui ne sera jamais mère

L’histoire, pour commencer : dans un futur plus ou moins lointain, on suit la vie de Lisbeï, dont nous découvrirons l’évolution de la nurserie à la mort, à peu près. Le monde nous est décrit à travers ses yeux pour l’essentiel. Lisbeth est donc la fille de la mère de Béthély, Selva. Dès son plus jeune âge, elle se prend de passion amoureuse pour Tula, qui se révèlera être sa soeur. Promise à devenir mère de Béthély, sa stérilité lui dessinera un autre destin : elle deviendra exploratrice, sillonnant le monde pour découvrir les vestiges d’un temps passé, le nôtre.

Vestiges de l'humanité

Une société sans hommes

Cet univers se place après une grande maladie, liée pour l’essentiel à la pollution, qui a décimé la population masculine et pas mal de terres, déclarées invivables. Dans un monde peuplé en grande majorité de femmes, la reproduction est extrêmement codée. Seules les mères se reproduisent directement avec un mâle, chaque enfant étant l’occasion de nouer alliance avec un pays voisin, tandis que les autres femmes utilisent l’insémination artificielle. Le lesbianisme étant la norme amoureuse, la reproduction sexuée n’est pas toujours un plaisir pour les mères.

Portrait de la jeune fille en feu

La reproduction au coeur de la société

La reproduction étant au coeur de ces pays des mères, les hommes et femmes sont réparties par couleur : vert pour les prépubères, rouge pour les personnes stériles, bleu pour celleux qui peuvent se reproduire. Par ailleurs, les enfants sont décimés en masse par la grippe, une maladie grave que contracteront tour à tour Tula et Lisbeï mais elles s’en sortiront toutes les deux. On récupère au fur et à mesure du récit des bribes du passé, des harems dominés par les hommes et violents avec les femmes, puis les ruches où les femmes prennent le pouvoir.

Une ruche
Queen bee moves cells with nectar.

Une société qui se relève

Le récit prend place à une période d’amélioration et de conquête. La maladie recule peu à peu et les zones interdites à cause de la pollution semble reculée. Lisbeï bouscule à plusieurs reprises les légendes établies grâce à ses découvertes, notamment l’histoire de leur Christ, Alicia, censément ressuscitée deux fois. Lisbeï voyagera à travers ce qu’il reste du monde pour percer les secrets des origines du pays des mères.

Exploratrice

Un récit à plusieurs voix

Alors, qu’en penser ? C’est un livre dense, 630 pages (format poche) écrit petit avec très peu de marge et pas de changement de page pour les chapitres. On ne se lance pas dans la lecture de ce livre dans une période où l’on a peu de temps. Pourtant, le récit est prenant, le style agréable et l’univers est suffisamment bien expliqué pour qu’on ne s’y noie pas. Un point que j’ai particulièrement apprécié (mais parce que j’adore les narrations), c’est le texte à plusieurs voix. Si l’on suit Lisbeï dans les parties narratives, l’auteure nous offre quelques lettres écrites par d’autres personnages, donnant un autre éclairage à la vie de Lisbeï, expliquant quelques points que le personnage n’est pas censé savoir. Cependant, ces lettres sont parfois écrites bien après le récit et font un truc que je déteste vraiment. Elle spoilent. Pas des points essentiels du récit mais des éléments que j’aurais préféré avoir dans le récit et pas avant. Mais dans l’ensemble, j’aime cette alternance de récit pur et de lettres.

Un vocabulaire repensé

Autre point génial, une des meilleures trouvailles, même : la féminisation de tous les noms communs. C’est pas crucial du tout dans l’intrigue mais c’est le genre de détails qui me plaît. Quand on écrit un univers de fiction, il est important d’y accoler un vocabulaire, une façon de parler et ce n’est pas toujours facile. Je ne pense pas y arriver, par exemple, à deux ou trois nuances près. Il y a également une religionalisation (?) du vocable de base. A Béthély, par exemple, il ne pleut pas, Ella pleut. Ella est la déesse unique. Ca aussi, c’est un point intéressant. Si Chroniques du pays des mères me donne un peu la sensation d’un récit médiévo-fantastique, on y retrouve des éléments modernes comme des photos ou de l’électricité. Mais, sans doute à cause de la maladie, le pas est très religieux avec une théologie très développée.

Freya déesse

A la limite de l’utopie

Bref, est-ce que je conseille Chroniques du pays des mères ? Oui, même si… j’ai pas compris la fin. Non, vraiment l’ultime chapitre, j’ai pas compris. Ca ne nuit pas à l’ensemble, ça apporte un éclairage qu’on n’attendait pas, dont on n’a pas besoin. Mais je trouve que le résultat est très subtil. Contrairement aux femmes dans Le pouvoir de Naomi Alderman, ici, il n’est pas question de « revanche des femmes ». Tous les personnages sont concernés par l’état du monde dans lequel ils sont et souhaitent le meilleur pour tous. On est à la limite du basculement entre dystopie et utopie. Et je trouve qu’en terme d’écriture dystopique, pas de doute, c’est une oeuvre de référence.

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